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Cinéma

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Une histoire birmane

(France – 2015 - 1h32) - Film documentaire

Réalisation : Mazars Alain - Image et montage : Alain Mazars - Musique : Jessica Mazars - Distribution France : Catherine Dussart Productions (CDP)
Interprétation :
Auteur :

Alain Mazars (Paris, 1955) étudia les mathématiques, la psychologie et le chinois avant de partir comme coopérant enseigner en Chine. Il y tourna des films expérimentaux ou documentaires, puis séjourna à la Casa Velasquez de Madrid (section cinéma). Sa filmographie se développera ensuite en Chine (Au-delà du souvenir, 1986 ; Printemps perdu, 1990 ; Ma sœur chinoise, 1994 ; La moitié du ciel, 2000) puis en Asie du sud-est (Laos, Birmanie). Il est l’un des fondateurs de l'ACID. Il enseigna à la FEMIS entre 1995 et 2012.

Résumé :

Le jeune Eric Blair (vrai nom de George Orwell) fut, de 19 à 24 ans, fonctionnaire de la police britannique en Birmanie. Le film retrouve les traces que ses ouvrages (Burmese Days, relatant cette expérience, et surtout 1984) et lui-même ont laissées dans la mémoire des Birmans d'aujourd'hui.

Analyse :



Le réalisateur présente son film comme l'équivalent au cinéma d'un 'essai littéraire', combinant documentaire et fiction : de fait, la fiction (des acteurs jouant le rôle de moines bouddhistes et autres personnages pour évoquer le souvenir d'Orwell) est entièrement au service du documentaire, construit comme une réflexion sur la formation et le retentissement des concepts de 1984. Cette célèbre dystopie (utopie négative) est mise en relation, riche idée, avec deux épisodes de la vie réelle : d'une part, avec l'expérience d'Eric Blair dans les rangs de la police coloniale, dont ont rendu compte par exemple ses essais Une pendaison, 1931 ; Tuer un éléphant, 1934 (il en démissionna dès 1927 pour s'établir en Angleterre comme journaliste et écrivain) ; d'autre part, avec l'histoire ultérieure de la Birmanie (Myanmar de nos jours) où la dictature militaire établie dès 1952 est toujours en place. Le destin de l'héroïque opposante Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, soutenue par 80% de votants en novembre 2015, a suscité l'essentiel de l'intérêt porté en Occident à la Birmanie (The Lady, de Luc Besson, 2011).

Des images de vendeurs et lecteurs de livres dans la rue servent de strapontin à l'évocation des livres d'Orwell et de leur connaissance par le public birman ; de nombreuses séquences sont filmées en train, au prétexte de suivre de ville en ville les postes successifs du policier Blair : le wagon offre à la caméra un lieu clos et calme où le temps suspendu se prête bien aux prises de vue de personnages en état de 'vacance' provisoire, une animation d'arrière-plan étant fournie par les paysages qui défilent le long de la voie ; et cet itinéraire nous emmène de l'école de police de Mandalay à des lieux inconnus de nous – Maymyo, Twante, Syriam, Insein, Katha, Moulmein (ville de sa famille maternelle d'origine française, les Limouzin) – ces trois dernières villes étant signalées par le policier Blair pour leurs prisons d'origine britannique, et celle d'Insein, de nos jours, largement dénoncée pour les exactions et maltraitances qu'y subissent les détenus de toute obédience.

Alain Mazars a voulu que son film exprime 'le point de vue des Birmans' sur l'héritage d'Orwell – en tous cas, ce point de vue tel que le réalisateur le comprend et nous le présente. Quelle que soit son authenticité (c'est le sort de tout documentaire) ce point de vue intéresse car il combine l'hostilité envers un homme qui fut un rouage du régime colonial, et la reconnaissance envers un visionnaire qui sut exprimer l'horreur de la déshumanisation générée par les régimes d'oppression – d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Jacques Vercueil