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Cinéma

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Une histoire de fou

( France – 2015 - 2h14)

Réalisation : Guédiguian Robert – Scénario : Robert Guédiguian et Gilles Taurand – Image : Pierre Milon – Montage : Bernard Sasia - Musique : Alexandre Desplat - Distribution France : Diaphana Films
Interprétation : Syrus Shahidi (Aram le terroriste), Simon Abkarian (Hovannès son père), Ariane Ascaride (Anouch sa mère), Grégoire Leprince-Ringuet (Gilles le blessé), Robinson Stévenin (Tehlirian)
Auteur :

Robert Guédiguian, né en 1953 à Marseille, a beaucoup utilisé ses quartiers populaires comme décor de ses films (Marius et Jeannette 1997, Les Neiges du Kilimandjaro 2011). Fils de docker, membre du PC jusqu'en 1979 et supporteur du Front de gauche, c'est un artiste engagé. Ariane Ascaride son épouse a joué dans tous ses films (sauf Le Promeneur du Champ de Mars, 2005). Celui-ci est le 19ème.

Résumé :

Dans les années 1970, de jeunes Arméniens de Marseille décident d'engager des actions terroristes pour que la Turquie reconnaisse enfin le génocide arménien de 1915 et procède aux réparations, notamment territoriales, qu'ils revendiquent. Dès le début, des 'dégâts collatéraux' accompagnent les attaques ciblées.

Analyse :



Robert Guédiguian n'a pas fait état de ses racines arméniennes avant Le Voyage en Arménie (2006), film qui mêlait découverte critique de l'Arménie actuelle (région incluse en Union soviétique après les convulsions trans-caucasiennes de 1918-1922) et pèlerinage aux racines. Avec Une histoire de fou, dont la fiction est brodée sur un fonds documentaire suivi de près, il confronte son public à une réalité historique largement méconnue – « L'Arménie, c'est où, d'abord ? » – et à une situation géopolitique sur laquelle son jugement n'est tempéré que du bout des lèvres par la dédicace finale du film : « A mes amis turcs compagnons de combat ».

Le film s'ouvre sur l'assassinat en 1921 de Talaat Pacha, ancien ministre de l'intérieur de l'Empire ottoman et ordonnateur du génocide arménien. Réfugié en Allemagne, il avait été condamné à mort en Turquie par contumace. Le procès à Berlin de son meurtrier Tehlirian, un rescapé du génocide qui fut acquitté, fournit à Guediguian l'occasion d'exposer, de façon quasi-documentaire (simulation d'archives N&B), les atrocités de l'entreprise génocidaire de 1915.

Après une ellipse d'un demi-siècle, toute la trame du récit qui suit est, en substance, conforme aux faits : expulsion des Arméniens de leur église à Marseille par la police française, à la demande du consulat turc offensé par une stèle commémorative (60° anniversaire du génocide) ; lancement d'une campagne d'attentats en Europe par l'ASALA (Armée secrète arménienne de libération de l'Arménie), organisation créée alors et basée à Beyrouth ; dissensions et scission au sein de l'organisation quant à la stratégie ; enfin, voyage à Beyrouth d'une victime collatérale d'un de ces attentats (perpétré en réalité à Madrid) auprès du responsable de l'organisation, leur rencontre, et son soutien à la cause arménienne... L'habillage émotionnel et familial imaginé par le cinéaste (Anouch cherche par tous les moyens à 'reprendre' son fils parti à la guerre) ne fait qu'ajouter un zest d'intérêt dramaturgique à ce qui reste avant tout un film à thèse : dénonciation de l'injustice commise envers les Arméniens par la communauté internationale, face au refus tenace et souvent arrogant de l'Etat turc de reconnaître sa responsabilité d'un crime imprescriptible contre l'humanité.

Si l'on ne peut faire grief à Guédiguian de défendre cette thèse, en l'année centenaire du génocide (Fatih Akin avait déjà eu le courage de l'évoquer dans La blessure/The Cut), chaque spectateur devra construire son propre jugement face aux revendications des activistes arméniens. Quant au débat qu'elles alimentent dans le film sur le terrorisme comme option stratégique, l'ambiguïté entre documentaire et fiction le rend mal supportable. Il est très pénible de voir des jeunes gens, auxquels l'écran confère le charisme de la beauté et de l'enthousiasme, se préparer à des actes de mort mis ensuite à exécution. Malgré la déclaration commune de Gilles et Aram en forme d'apaisement, l'actualité de novembre 2015 donne à ce film, du début à la fin, un relief effrayant.

Alors, le fou de l'histoire, serait-ce Martin Luther King (1) ? « Les ténèbres ne peuvent chasser les ténèbres : seule la lumière le peut. La haine ne peut chasser la haine, seul l'amour le peut. »

(1) Martin Luther King Jr. (1967), Where Do We Go from Here: Chaos or Community ? p. 67

Jacques Vercueil