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Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

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Une vie

(France – Belgique, 2016, 1 h 59)

Réalisation : Stéphane Brizé – Scénario : Stéphane Brizé et Florence Vignon d’après Guy de Maupassant – Directeur de la photographie : Antoine Hébérlé – Montage : Anne Klotz – Distribution France : Diaphana Distribution
Interprétation : Judith Chemla (Jeanne) – Jean-Pierre Darroussin (le baron) – Yolande Moreau (la baronne) – Swann Arlaud (Julien)
Auteur :

Stéphane Brizé commence sa carrière au cinéma en tant qu’acteur. Dès 1993 il passe à la réalisation. En 1999 un long métrage, Le Bleu des villes, est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs et remporte le prix Michel d'Ornano du meilleur scénario. Après trois autres longs métrages il réalise en 2012 Quelques heures de printemps, avec Vincent Lindon. Il refait équipe avec Vincent Lindon pour La Loi du marché en 2015, Prix d’interprétation masculine à Cannes.

Résumé :

Normandie 1819. Jeanne Le Perthuis des Vauds, jeune fille de la noblesse moyenne, vit dans un château, entourée de ses parents aimants et de ses domestiques. Elle est vive, délicate et en âge de se marier. Ses parents la laissent épouser un voisin dont elle est amoureuse, le vicomte Julien de Lamare. Après les premiers moments de bonheur, c’est le début d’une longue et douloureuse désillusion, d’une descente aux enfers.

Analyse :



Ce film inspiré du premier roman de Maupassant est fidèle au texte originel mais il s’en détache sensiblement car Stéphane Brizé y a mis sa patte et son talent. On est loin ici des tribulations sociales d’un chômeur en recherche d’emploi de La loi du marché. Mais c’est également un parcours de vie auquel s’intéresse ce réalisateur qui en profite pour nous parler de la condition féminine de ce début du 19ème siècle qui est, toutes choses égales par ailleurs, celle de femmes d’aujourd’hui. En réalité il n’y a que les costumes qui changent. La situation de Jeanne, même si elle se situe dans un contexte spécifique, celui d’une noblesse oisive et protégée, nous parle tout autant d’une femme qui pourrait être d’aujourd’hui. Une femme pleine d’illusions, candide devant la vie et qui se trouve blessée et déçue par un prince charmant qui se révèle vulgaire dans ses sentiments, volage, pingre avec de l’argent qui ne lui appartient pas, indigne d’elle. Une femme qui donne tout par amour, de son mari d’abord, de son fils ensuite et qui se trouve ruinée, au bord de la folie.

C’est ce désenchantement, ce désamour, cette sidération qui confinent peu à peu Jeanne dans un enfermement qui fait la trame du film et que Stéphane Brisé rend magnifiquement. D’abord par l’utilisation du format 1,33 qui, en réduisant la largeur du cadre, donne une image carrée et étroite qui cerne les personnages au plus près et les enferme dans leur vérité oppressante. Ensuite la sobriété de la mise en scène ; les très nombreuses ellipses nous font deviner l’essentiel sans que le réalisateur insiste sur des évènements importants qu’il nous laisse apercevoir laissant notre imagination faire le reste. Des cadrages très serrés qui nous donnent les détails de cette vie faite de distractions volages et de délicate naïveté comme ceux de cette descente aux enfers. Des scènes qui ne sont que rarement filmées en leur entier, qui mettent en lumière l’essentiel, très dépouillées. Enfin cet éclatement original de la chronologie pour nous signifier le passage du temps : des réminiscences furtives du passé, heures généralement heureuses, l’insertion de vues furtives de la Jeanne spectre du malheur dans l’attente vaine du fils qui ne reviendra pas. L’absence de profondeur de champ, certains plans en clair-obscur composés comme des œuvres d’art, l’ensemble donne un film d’une grande délicatesse et d’un grand raffinement.

Il faut ajouter, et ce n’est pas le moins important, la magnifique interprétation de Judith Chemla dans le rôle de Jeanne. Sa stature frêle mais d’où jaillit une grande force, la délicate beauté de ses traits, son jeu tout en nuances, donnent au film une dimension particulière.

Marie-Jeanne Campana