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Cinéma

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A perdre la raison

(Belgique / Luxembourg- 2012 - 2h08)

Réalisation : Joachim Lafosse –Scénario : Joachim Lafosse, Thomas Bidegain, Matthieu Reynaert - Direction photo: JF Hensgens – Montage : Sophie Vercruysse - Décors : Anna Falgueres - Son : Henri Maikoff, Ingrid Simon, Thomas Gauder - Distribution : Les Films du Losange
Interprétation : Niels Arestrup (Docteur Pinget)– Emilie Dequenne (Murielle) –Tahar Rahim (Mounir)
Auteur :

Joachim Lafosse est belge, né en 1975. Après deux courts-métrages, il réalise son premier long-métrage Folie privée (2004), puis Nue propriété (2006), Élève libre (2008), ces films témoignant d’une interrogation sur le lien et amoureux et familial, et surtout leurs effets aliénants. A perdre la raison a été sélectionné à Cannes 2012, catégorie Un Certain Regard, et l’actrice a reçu le Prix d’interprétation féminine.

Résumé :

Un généreux médecin ramène en Belgique un jeune garçon marocain, qu’il élève comme son fils. Le jeune homme, Mounir, devenu adulte tombe amoureux de Murielle et l’épouse. Ils ont quatre enfants, mais la dépendance du couple envers le médecin devient excessive et insupportable pour Murielle, qui de dépressions en abattements la poussera à un acte tragique.

Analyse :



Librement inspirée d’un fait-divers, l’histoire du film est celle du développement d’une pathologie, au sein d’un groupe ‘familial’ fermé sur lui-même et surtout muré dans un déterminisme implacable. Le titre est une citation tronquée d’un poème d’Aragon : « Aimer à en perdre la raison », magnifiquement chanté par Jean Ferrat. Mais point de romantisme chez le cinéaste belge ! Les personnages sont englués dans une situation où aucune issue ne paraît possible. Un homme, médecin protecteur, est omniprésent dans la vie du couple, si beau et si heureux au début de l’histoire. Par une suite d’ellipses remarquables, on assiste à la naissance des quatre merveilleux enfants, alors que le comportement de Murielle subit un délabrement progressif et inéluctable. Elle est institutrice, s’efforce d’élever ses enfants, mais quelque chose d’indicible l’étreint, une douleur insupportable qui la coupe du monde. Peu d’échanges avec son jeune mari qui ne voit rien du pouvoir excessif qu’incarne le personnage du docteur, interprété de manière fascinante par Niels Arestrup. C’est un vampire sympathique. Il est là, toujours là, sa voix est doucereuse, son corps massif traverse la maison. Il aide matériellement, financièrement la petite famille. Il n’est ni le père, ni le grand-père, mais sa présence lourde et collante est un obstacle à la vie. Que faire d’un bienfaiteur animé des meilleures intentions ? l’issue pourrait être la fuite, mais encore faut-il que la prise de conscience soit réelle, ou la volonté claire. Mounir y renonce devant la colère de Pinget . La psychothérapeute de Murielle échoue, se barricadant derrière un principe : Murielle cohabite avec son propre médecin. Elle ne peut l’accepter, et livre la jeune femme à son sort. La seule personne qui pourrait l’aider est la mère marocaine, mais celle-ci retourne dans son pays. Elle commettra quatre infanticides, les actes meurtriers ne sont pas montrés, mais leur évocation laisse sans voix, « à ne savoir que dire ». Un carton au post-générique indique que le cinéaste n’a pas cherché à raconter la ‘réalité’ du fait-divers. « Ce n’est pas la Vérité ,  mais mon point de vue » déclare le cinéaste (Interview à Positif). Il nous laisse un film tragique (on pense à Médée) et remarquable.

(Alain Le Goanvic)