Logo de protestants.org
Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

logo   

Camille Claudel 1915

(France – 2013 - 1h37)

Réalisation : Bruno Dumont - Scénario et dialogues: Bruno Dumont - Image: Guillaume Deffontaines - Son: Philippe Lecoeur - Montage: Bruno Dumont, Basile Belkhiri - Mixage: Emmanuel Crozet - Décors: Riton Dupire-Clément - Production: 3B Productions - Distribution: ARP Sélection.
Interprétation : Juliette Binoche (Camille Claudel), Jean-Luc Vincent (Paul Claudel), Robert Leroy (Le médecin), Emmanuel Kauffman (Le prêtre), Marion Keller (Mlle Blanc), avec la participation des Résidents de la Maison d’Accueil Spécialisée.
Auteur :

Né en 1958 à Bailleul (Nord Pas de Calais), Bruno Dumont réalise son premier court métrage en 1993, Paris (Paris), suivi de la série documentaire télévisée Arthur et les fusées. Son premier long métrage, La vie de Jésus reçoit le prix Jean Vigo en 1997. L’Humanité (1999) et  Flandres (2006) lui valent à deux reprises le grand Prix du Jury au festival de Cannes, qui présentera  également le très « dreyerien »  Hors Satan (2011). Les films de Dumont sont austères, âpres, violents, minimalistes, métaphysiques, et volontiers confiés comme chez Bresson à des acteurs non professionnels.

Résumé :

Il ne s’agit ici  nullement d’une biographie . C’est seulement  pendant quelques jours de l’hiver 1915 que le cinéaste braque son projecteur sur Camille Claudel et nous dévoile la solitude et l’oisiveté navrante de sa vie recluse, alors qu’elle est internée depuis 1913 par sa famille dans  l’asile psychiatrique de Montdevergues (Vaucluse), -où plus jamais elle ne sculptera-,  et attend une visite de son frère Paul, dans l’espoir fou, hélas déçu,  qu’il la délivrera de cet enfermement.

Analyse :



Librement appuyé sur les œuvres et la correspondance de Paul Claudel, et sur la correspondance et les archives médicales  de Camille Claudel, le film dépeint la vie quotidienne de Camille, avec le compagnonnage monstrueux des internés lourdement abîmés par le séjour asilaire, figurés par les résidents eux-mêmes de la maison d’accueil spécialisée où prend place le tournage, et la sollicitude quasi angélique des religieuses qui prennent soin d’eux,  jouées dans le film par les infirmières de l’établissement.  Il ne se passe rien dans ce film: rien d’autre que les reflets sur le visage de la bouleversante Juliette Binoche de la détresse de la vie intérieure de Camille; rien d’autre que  les effets sur son comportement, -tour à tour furieux, revendicatif ou plaintif-, des blessures  provoquées par  la vie qu’elle mène dans cet asile au contact de pensionnaires à la fois inquiétants et émouvants. La vie marginale que devait  mener Camille après la crise qui a entraîné l’éloignement de Rodin a conduit sa famille à vouloir s’en débarrasser, pense-t-elle, pour accaparer l’héritage de son père - elle se plaint que sa mère ne vienne pas la voir- et faire main basse sur ses œuvres. Elle nous semble, quels que soient les excès de son vécu persécutif, abusivement internée, et son sort, qui n’est pas sans faire écho à celui d’Antonin Artaud, est poignant. La séquence de la visite de son frère met en relief toute l’hypocrisie du  comportement de celui-ci qu’essaie timidement d’ébranler le médecin psychiatre en suggérant la sortie de Camille. Le tragique et l’horreur de ses conditions de vie irradient des  paroles improvisées de Juliette Binoche, -imprégnées minutieusement cependant des lettres de l’artiste dont elles recréent l’authenticité-, et de son interprétation sobre et puissante, dont l’expression apeurée, agressive ou terrifiée poursuit le spectateur bien après la fin du film. Comment ne pas évoquer aussi la beauté de la nature environnante, comme indifférente à toute cette souffrance et à toute cette déréliction - les extraordinaires paysages lumineux de Provence à la Van Gogh, vibrant dans le soleil ou frémissant sous le vent- et ne pas ressentir la désespérance implacable  qui sourd des contrastes quasi musicaux entres des plans rapprochés saturés d’émotion et  des plans larges méditatifs, les uns et les autres si merveilleusement cadrés.

(Jean-Michel Zucker)