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Cinéma

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Carnage

(France/Allemagne/ Pologne 2011 1h20)

Réalisation : Roman Polanski - Scénario: Yasmina Reza et Roman Polanski - Photo: Pawel Edelman - Montage: Hervé de Luze - Musique: Alexandre Desplat - Montage son: Thomas Desjonquères - Décoration : Dean Tavoularis - Production: SBS Films ; Distribution: Wild Bunch Distribution.
Interprétation : Jodie Foster (Penelope Longstreet) ; Kate Winslow (Nancy Cowan) ; Christoph Waltz (Alan Cowan) ; John C. Reilly ( Michaël Longstreet) ; Elvis Polanski (Zachary) ; Eliot Berger (Ethan).
Auteur :

Le destin tragique de ce grand cinéaste, né à Paris en 1933, explique en partie le côté amer et torturé de ses films : échappé du ghetto de Cracovie, il perd sa mère à Auschwitz ; Sa première femme, Sharon Tate sera assassinée près de Hollywood. Producteur, scénariste et acteur - de Wajda notamment -, Polanski est l’auteur de 11 courts et Carnage est son 19ème long métrage. Son œuvre -drames psychologiques, policiers ou historiques- est marquée par la mise en scène de l’inquiétante étrangeté et de la fragilité des comportements de l’homme dit civilisé.

Résumé :

Dans un jardin public, deux enfants de 11 ans se bagarrent, se blessent et l’un d’eux y laisse deux dents. Les parents de la « victime » demandent à s'expliquer avec les parents du « coupable ». Rapidement, les échanges cordiaux cèdent le pas à un affrontement féroce. Où s'arrêtera le carnage ? Le film, où l’on retrouve à quelques coupes et changements près le canevas et les répliques d’une pièce écrite par Yasmina Reza, Le Dieu du carnage dont l’unité de temps et de lieu a captivé le réalisateur, a été présenté en compétition lors de la 68è Mostra de Venise

Analyse :



Dès les premiers plans le spectateur est mis en condition et peut observer de loin et en plongée la bagarre apparemment banale de deux préadolescents. De cet affrontement violent mais distancié sourd un malaise qui va s’affirmer lors du face à face de leurs parents se rencontrant initialement dans le but proclamé de faire raisonnablement le point sur cette affaire pénible. Dès lors la caméra, pendant près d’une heure et demie, va serpenter en plans rapprochés dans le huis clos d’un appartement de moyen standing à Brooklyn, pour traquer toutes les très riches variations des comportements verbaux et physiques de plus en plus incontrôlés de ces 4 personnages envahis par leurs pulsions agressives et qui tournent en cage de l’entrée au salon et de la cuisine à la salle de bain. Il n’est pas interdit de penser que Polanski se venge ainsi, avec l’humour grinçant et hyperréaliste qui est le sien, de l’Amérique bien pensante qui s’acharne contre lui : n’éclaire-t-il pas d’un jour cruel le crépuscule des valeurs de cette société qu’illustrent, de façon à peine caricaturale les Longstreet - Penelope pétrifiée dans ses conceptions moralisatrices, et Michaël, velléitaire qui cherche avant tout à éviter le conflit - et les Cowan – Nancy, sotte personne qui fuit son sentiment de culpabilité dans la somatisation, et Alan, personnage grossier et méprisant, esclave délibéré de son téléphone portable. Une implacable et haletante mise en scène nous permet alors d’assister à l’étourdissant ballet de 4 bêtes blessées, interprétées par 4 acteurs remarquables, qui de plus en plus déchaînés au fur et à mesure que sautent les verrous de la bienséance qu’ils prétendaient respecter tout d’abord, nouent les uns avec les autres de fugaces alliances. Si on pouvait craindre d’un autre que Polanski une adaptation cinématographique repeinte aux couleurs du « boulevard » intellectuel, on constate à l’inverse que la noirceur du trait du moraliste et le pessimisme de l’auteur démontrent de façon éclatante la fragilité d’un vernis qui ne peut contenir qu’un temps la violence la plus archaïque dès que l’être humain croit ses intérêts fondamentaux mis en cause.

(Jean-Michel Zucker)