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Cinéma

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Gebo et l’ombre

(France/Portugal, 2011, 91mn)

Réalisation : et scénario: Manoël de Oliveira D’après l’œuvre de Raul Brandao - Photographie : Renato Berta - Son : Henri Maïkoff - Décoration : Christian Marti - Montage : Valérie Loiseleux - Production : Osom et a furia (Portugal) et MACT Productions (France) - Distribution :Epicentre films.
Interprétation : Candidinha (Jeanne Moreau) - Doroteia (Claudia Cardinale) - Sofia (Leonor Silveira) - Gebo (Michaël Lonsdale) - Joao (Ricardo Trepa) - Chamiço (Luis Miguel Cintra)
Auteur :

Manoel de Oliveira entre en cinéma à l'âge de 18 ans. Avec son physique de jeune premier, ce grand sportif débute comme acteur, notamment dans La Chanson de Lisbonne, le premier film parlant portugais. Ses 2 premiers films Douro Faina Fluvial(CM, 1931) et Aniki bobo (LM pour enfants, 1942) ont pour thème la vie au bord du fleuve de Porto. A partir des années 70, se succèdent des films prestigieux tirés de la littérature et du théâtre- Amour de perdition, Francisca, le Soulier de satin, les Cannibales, la Divine Comédie, Val Abraham (1993)… Le Festival de Cannes remet au cinéaste centenaire en 2008 une Palme d'Or pour l'ensemble de son œuvre. Enfin Singularités d'une jeune fille blondeet L'Étrange affaire Angélica, récit de l'obsession d'un photographe pour son modèle, précédent encore ce  film adapté d’un écrivain  marqué par Dostoievski.

Résumé :

Malgré l'âge et la fatigue, Gebo poursuit son activité de comptable pour nourrir sa famille. Il vit avec sa femme, Doroteia, et leur belle-fille, Sofia, mais c'est l'absence de leur fils, Joao, qui occupe les esprits. Gebo semble cacher quelque chose à son sujet, en particulier à Doroteia, qui vit dans l'attente passionnée de leur enfant. De son côté, Sofia attend également le retour de son mari, tout en le redoutant. De manière soudaine Joao réapparaît, tout bascule...

Analyse :



Disons le d’emblée : Les principes qui régissent les convictions et le mode de vie de Gebo, petit comptable falot de la puissante compagnie Ramirez qui l’a gardé par pitié, paraissent bien ringards -honnêteté sourcilleuse, et dérisoire à force d’être excessive, réduisant sa famille à la pauvreté ; misérable bonheur trouvé dans l’esquive des affrontements aux questions qui fâchent - et  cette comédie larmoyante aux reflets noirs pourrait bien au premier abord ne pas séduire la jeunesse. Austère, épuré, dépouillé, ce film n’est cependant ni  manichéen ni mélodramatique, et ses 6 personnages - que la caméra, au service d’une mise en scène minimaliste, va scruter presque exclusivement dans   le huis clos de la pièce à vivre d’une maison modeste -,  ne restent pas longtemps en quête de spectateurs. Campés avec autant de tendresse que de lucidité par le réalisateur, ces personnages suscitent en effet une profonde empathie par  les nuances et l’humanité de leurs comportements pitoyablement récurrents qui soulèvent des questions existentielles sans contraintes de temps ni de lieu : quelle est la place du devoir et de l’honneur en temps de pénurie ? l’intentionnalité protectrice du mensonge le rend-il légitime ? la fin (et la faim ?) justifie-t-elle les moyens ? …

Par sa composition, sa plastique et son cadrage, comme par la lumière qui le baigne, le long premier plan fixe  du film laisse pressentir un malheur qui va se décliner mystérieusement à travers les différentes facettes de l’attente quasi messianique du fils, pour déboucher sur l’arrêt sur image qui clôt le film. L’ombre de son fils Joao, inquiétant  Raskolnikov portugais, révolutionnaire illuminé apôtre d’un monde nouveau ou bandit anarchiste, va engloutir Gebo - bouleversant Lonsdale -, qui mentira jusqu’au bout pour éviter à sa femme, Doroteïa - touchante Cardinale -, la désillusion qu’il croit  mortelle pour elle de voir son fils idéalisé tel qu’il est en réalité; tandis que Sofia - émouvante Silveira -,  l’épouse délaissée de Joao, s’applique à étayer douloureusement la souffrance de ses beaux parents. Un étonnant  contrepoint  à cette souffrance émane de Candidinha, voisine follette -lumineuse Jeanne Moreau-, et de l’ami Chamiço -séduisant Luis Miguel Cintra en ravi épris d’art, qui chacun à leur façon exaltent en souriant les joies simples de la vie. La puissance poétique de ce film réaliste intemporel et la fascination qu’il exerce s’épanouissent grâce à la beauté étonnante  du grain d’une pellicule dont les camaïeux de verts sombres chantent les vies blessées et dont la picturalité est rehaussée par un travail exceptionnel sur la lumière.

(Jean-Michel Zucker).