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Cinéma

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Le cheval de Turin (A Torinói Ló)

(Hongrie/France/Allemagne/Suisse/Etats-Unis – 2011 - 2h26 )

Réalisation : Bela Tarr et Agnes Hranitzky - Musique, Mihaly Vig - Distribution France : Sophie Dulac Distribution
Interprétation : Jànos Derszi (Ohisdorfer), Erica Bók (sa fille), Mihàly Kormos (Bernhard), Ricsi (le Cheval)
Auteur :

Béla Tarr est né en 1955 à Pécs en Hongrie. Son style s’impose en 1982 dans son adaptation de Macbeth pour la télévision : uniquement 2 plans séparés par le générique. En 1994, Le tango de Satan sorti après sept ans de maturation est un succès international de plus de sept heures. Mais, malgré sa vision pleine de sensibilité qui le rapproche d’Andrei Tarkovski, il peine à obtenir le financement de ses films, c’est pourquoi Le cheval de Turin sera, d’après lui, son dernier film.

Résumé :

Le film s’ouvre sur le long trajet d’une charrette sur des chemins, conduite par un vieillard infirme et tirée par un cheval étique, pour rentrer à la ferme où les attend une jeune femme. Puis on reste dans cette ferme, au fond d’une cuvette de terrain, sous un ciel bas et lourd de vent, de pluie et de tourbillons de feuilles mortes, dans le froid et la misère.

Analyse :



Extrêmement impressionnant, ce film, qui a remporté l’Ours d’Argent à Berlin en 2011, est pratiquement muet. Les images en noir et blanc sont sublimes. La musique lancinante, qui se distingue difficilement des bruits annonciateurs de fin du monde, ainsi que les subtiles modifications de l’éclairage et du décor, jour après jour, accompagnent nos émotions.
Au début, une voix off raconte qu’à Turin, Nietzsche ayant vu un cheval battu par un paysan, lui a sauté au cou en pleurant et a sombré dans la démence. On sait que Nietzsche a fait dire à son insensé : « Dieu est mort ». Et ce film, prenant cette parole au sens propre, illustre en six jours la 'dé-création' du monde.
Six jours où les paroles échangées entre le père et la fille seront rares, les gestes rituels et lents, la tempête effrayante, la solitude pesante. Deux seules visites pendant ce temps : un voisin bavard, et un groupe de Gitans vaguement menaçants. La vie s’échappe jour après jour. Le sixième jour sera le dernier.
Six jours à rebours, la lumière disparaissant en dernier, après la terre, lorsque le couple qui tentait de fuir, tirant la charrette et le cheval épuisé, avait dû revenir à son point de départ faute d’un ailleurs ; après l’eau, par l’assèchement du puits, après la mort du cheval. Le sixième jour, la caméra se déplace derrière un pilier pour filmer le lever du vieillard : vision de la disparition de l’humanité.
La visite du voisin, Bernhard, qui rompt le silence de cette ferme isolée, donne aussi un autre éclairage sur la phrase de Nietzsche : la perte des valeurs, la nature corrompue sans que l’humanité s’en aperçoive. Le premier jour, la table et le lit du père sont les seules parties éclairées de la pièce. Les jours suivant, l’environnement se dégrade progressivement jusqu’à l’extinction de la lumière. Au fur et à mesure de cette détérioration, on découvre un peu mieux l’intérieur de la maison, comme si la lucidité arrivait trop tard.

Ce film de Bela Tarr, très sombre mais magnifique, qui pourrait passer pour un testament, fait amèrement regretter les difficultés rencontrées par le cinéaste dans la réalisation de ses films.

(Nicole Vercueil)