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Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

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Le Fossé

(France/Belgique/Hongkong – 2011 – 1h53)

Réalisation : et scénario : Wang Bing (d’après l’œuvre de Yang Xianhui) - Photographie : Lu Sheng - Décors : Zhang Futi - Montage : Marie-Hélène Dozo - Production : Wil Production avec « Entre chien et loup » et Les films de l’étranger.
Interprétation : Lu Ye (Xiao Li), Xu Cenzi (Gu), Yang Haoyu (Lao Dong)
Auteur :

Wang Bing est né en Chine en 1967. Il fait des études de photographie à Pékin et commence sa carrière de réalisateur en 2003 par un long documentaire (9h) sur la vie des ouvriers d’un quartier qui va être détruit :  la vie des rails. Il se spécialise dans le documentaire : Crude oil  et L’argent du charbon  en 2008 et L’homme sans nom en 2009. En 2007 il réalise Fengming, chronique d’une femme chinoise documentaire de 3h20  sur le sort d’une femme durant la campagne anti-droitière de la fin des années 50 qui sera aussi le sujet de Le fossé  première fiction de l’auteur.

Résumé :

Entre 1957 et 1961, le gouvernement chinois expédie aux travaux forcés des milliers d’hommes, considérés comme droitiers au regard de leur passé ou de leurs critiques envers le Parti communiste. Déportés dans le nord-ouest du pays, en plein désert de Gobi, pour être rééduqués, ils sont confrontés au dénuement le plus total. Un grand nombre d’entre eux succombent, face à la dureté du travail physique, à la pénurie de nourriture et aux rigueurs climatiques.

Analyse :



Le film a été tourné clandestinement dans les vestiges de prisons enterrées dans le désert de Gobi, des grottes creusées dans le sol où se succèdent les châlits et où se déroule la vie, ou plutôt la survie, d’après le travail, à l’abri du vent. L’éclairage avec des lampes à huile, qui renforce les couleurs sable, accentue la déshumanisation des déportés dont beaucoup sont d’anciens cadres du parti ou des intellectuels.
Affamés, ces derniers ont recours au cannibalisme, attendent la mort emmitouflés dans leurs couvertures ou pleurent leur honneur bafoué et l’injustice. L’enfer du délitement, de l’assèchement, la conscience d’un peuple supplicié, voilà ce qu’enregistre le cinéaste avec un réalisme presque insoutenable mais jamais complaisant.
L’immensité pelée et glaciale du désert  -- le film se passe en hiver-- participe de la puissance métaphorique du film de même que le travail absurde demandé aux condamnés, qui doivent creuser un fossé ne menant nulle part. Le désert, omniprésent, où la camera revient régulièrement,  rend inutiles barreaux ou barbelés. Deux prisonniers tentent quand même de s’évader, l’un meurt rapidement d’épuisement tandis que son camarade s’enfonce dans la nuit.
 Un souffle d’humanité est apporté par une femme qui, contrairement aux autres épouses, n’a pas divorcé d’un mari « droitier ». En arrivant pour le voir, elle apprend qu’il vient de mourir et, par amour, veut lui donner une sépulture décente. On la voit  errer dans le désert peuplé de tombes inconnues.

Le Fossé aurait pu se trouver en Sibérie ou, le froid en moins, dans quelque goulag tropical, khmer ou africain. La faim, le travail forcé ainsi que l'aveuglement bureaucratique et idéologique sont hélas les caractéristiques communes des camps de la mort de tous les régimes totalitaires. La fiction n'est ici que le prétexte à montrer l'innommable. Il ne faut jamais oublier que cela existe ou a existé. Le Fossé nous le montre magistralement dans toute sa cruauté.

(Jean Wilkowski)