Logo de protestants.org
Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

logo   

Le Passé

( France - 2013 – 2h10)

Réalisation : et scénario : Asghar Farhadi - Image : Mahmoud Kalari - Montage : Juliette Welfling - Distribution France : Memento Films Distribution
Interprétation : Bérénice Béjo (Marie-Anne) ; Tahar Rahim (Samir) ; Ali Mosaffa (Ahmad) ; Pauline Burlet (Lucie).
Auteur :

Asghar Farhadi, iranien né en 1972, s’est toujours passionné pour l’écriture théâtrale ou cinématographique. Il intègre l’Institut du Jeune Cinéma, puis continue ses études de mise en scène à l’Université de Téhéran. Dix ans de formation en tout, mais pendant lesquels il tourne des courts métrages, écrit et réalise deux séries pour la télévision. Ses premiers longs métrages obtiennent des prix dans des festivals étrangers, mais les films qui le révèlent en France sont A propos d’Elly (2009) et Une séparation (2011).

Résumé :

L’arrivée à Paris d’Ahmad venu d’Iran officialiser sa séparation avec Marie-Anne va perturber mais aussi éclaircir la situation au sein de la nouvelle famille que celle-ci essaie de construire avec Samir. Il sera le catalyseur de révélations douloureuses mais nécessaires.

Analyse :



Le style particulier de Farhadi est d’approfondir une série de personnages qui se débattent dans la complexité de leurs relations. L’affermissement de leurs caractères se développe tout au long du film.
Le passé, titre du film, ne se réfère pas à un événement particulier mais au poids que pèse une vie commune, qui est en train de se défaire, sur la difficile édification d’une nouvelle union. Une image résume parfaitement la situation : assis dans une impeccable symétrie de part et d’autre de la table de salle à manger, les mêmes gestes en miroir, Samir à gauche et Ahmed à droite semblent fusionner le passé et le présent, répondant ainsi à la remarque de Lucie à sa mère : “Tu as choisi Samir parce qu’il ressemblait à Ahmad”.
Car si Marie-Anne se situe dans la continuité et déclare « Je ne veux par revenir en arrière », Lucie, à peine sortie d’une enfance choyée par le couple formé par sa mère et Ahmad, ne veut pas d’une autre image paternelle. Le père de Lucie, premier mari de Marie-Anne, ne s’est jamais intéressé à elle. Le sentiment d’abandon, qu’elle en a gardé, a été renforcé au départ d’Ahmad pour qui elle avait développé de véritables sentiments filiaux. Elle refuse de s’attacher à nouveau, de peur d’avoir à souffrir encore, et monte une machination pour bannir Samir de chez elle. De son côté, Fouad, le jeune fils de Samir, bien accueilli par la petite sœur de Lucie, est cependant troublé par les disputes qu’il entend sans en saisir vraiment le sens et finit par fuguer. Ces enfants victimes de bouleversements dans la vie des adultes, Ahmad va essayer d’en réparer leurs blessures qu’il découvre, comme il répare l’évacuation de l’évier obstrué : il laissera tout de même une légère fuite mais qui se colmatera avec le temps, les zones d’ombre auront été assainies.
Ce sujet, qui attribue une grande valeur à la paternité assumée par un père de substitution, a été abordé dans d’autres films comme La vie est un long fleuve tranquille d’Étienne Chatiliez (1988) ou Tel père, tel fils de Kore-Eda Hirokazu, Prix du jury du Festival de Cannes 2013 et Mention spéciale du Jury œcuménique. La famille recomposée, de plus en plus courante, entre dans l’écriture cinématographique par la grande porte avec des réalisateurs de qualité.
Autre thème abordé dans ce film, plus discrètement que dans Miele de Valeria Golino (autre Mention du Jury œcuménique), est celui de l’euthanasie. L’épouse de Samir gît dans le coma sur un lit d’hôpital après une tentative de suicide. Samir explique à son fils qu’il ne faut pas débrancher sa respiration artificielle si on n’est pas sûr qu’elle veuille mourir. « Elle le veut, répond l’enfant, sinon pourquoi se serait-elle suicidée ? ». Parole naïve qui ne connaît pas l’existence de la tentative de suicide pour attirer l’attention sur une trop forte détresse. Mais l’affirmation de Fouad est confirmée par cette magnifique scène du test des parfums pour vérifier si la jeune femme est encore consciente : « Si tu m’entends, serre-moi la main », demande Samir les yeux fixés sur leurs mains enlacées, sans voir une larme qui coule discrètement sur la joue de la mourante tandis que la main reste immobile.

“Ici les évènements-clés ont pris place dans le passé et on peut seulement témoigner de leurs conséquences intérieures sur les personnages” confie Farhadi ; ces évènements-clés ont établi des liens entre les personnages, si solides qu’ils renâclent à se rompre. Mais faut-il vraiment tout oublier comme le préconise Marie-Anne ? Lucie et Fouad sortiront probablement renforcés de ces expériences douloureuses.

(Nicole Vercueil)