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Cinéma

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Les femmes du bus 678

("678", Egypte – 2010 - 1h40)

Réalisation : Scénatio et réalisation, Mohamed Diab – Image : Ahmed Gabr – Musique : Hany Adel – Montage : Amr Salah - Distribution France : Pyramide Distribution
Interprétation : Boushra Parwani (Fayza), Nelly Karim (Seba), Nahed el Sebaï (Nelly), Maged El Kedwany (Essam l'inspecteur de police), Omar El-Saeed (Omar).
Auteur :

Diplomé de commerce et gestion, M. Diab quitte rapidement la banque et part à New-York étudier le scénario (2005). De retour au Caire, il écrit les scénarios de quatre films non distribués en France, L'ïle (Sherif Arafa, 2007); Rêves réels (Mohamed Gomaa, 2007) ; Le Substitut (Ahmed Alaa, 2009) et Félicitations (Ahmed Nader Galal, 2009); et de '678', le premier long métrage qu'il réalise.

Résumé :

Fayza, Seba et Nelly, trois jeunes femmes de conditions différentes, sont victimes toutes trois, dans l'autobus, au stade, au marché, de ce harcèlement sexuel qui est dit 'la huitième plaie d'Egypte'. Mais au lieu de subir et se taire, elles se révoltent.

Analyse :



'678' est un film à thèse, que des évènements réels ont poussé Mohammed Diab à réaliser dans un but délibérément pédagogique, mais la force du sujet, la vigueur du scénario, et de très bons interprètes lui font éviter le 'plombage' que l'on pourrait craindre. Première image du film : "Méfie-toi des femmes, elles sont toutes pareilles…" chante l'autoradio. Fayza, jeune femme aux cheveux serrés sous le voile, sa silhouette cachée sous un amas informe de vêtements, se rend à son travail en taxi, bien que ce moyen de transport lui soit un luxe déraisonnable, pour échapper aux attouchements dont, malgré tout, elle est victime dans l'autobus. Outre le sien, nous suivons deux parcours, celui de Nelly, artiste de scène attaquée dans la rue et qui porte plainte au scandale de son entourage, et celui de Seba, juriste qu'une agression machiste a convaincue de se mobiliser sur le sujet du harcèlement et dont les cours d'autodéfense rapprochent d'elle les deux autres protagonistes et font ainsi converger les trois histoires. Ce dispositif narratif, que Inarritu avait remarquablement exploité dans Amours chiennes ou dans Babel, fonctionne bien, et contribue à une présentation variée et distrayante des multiples facettes du sujet que Diab n'a pas cherché, au contraire, à schématiser.
Car le harcèlement sexuel, du gamin bravache au mari frustré en passant par le groupe surexcité et plusieurs autres 'pauvres types', est analysé ici certes comme une perversion, mais aussi comme le prolongement d'un machisme plus sournois et banal qui lui pave la route, ne serait-ce qu'en lui assurant l'impunité. Les quatre exemples de maris (ex-, 'en cours', ou futur) auxquels on est confronté, en incluant le personnage de l'inspecteur Essam, type original de policier et élément lui aussi du paysage masculin, constituent un portrait nuancé, mais dans l'ensemble sévère, du 'monsieur' normal et des rapports entre genres.
Intéressant aussi le jeu des différences sociales, milieu modeste de Fayza, opulence bourgeoise de Seba, univers bohème mais confortable de Nelly, qui provoque par exemple la révolte de Fayza : "Ce sont des femmes comme vous, au comportement irresponsable, qui créent cette image méprisable de la femme dont celles comme moi tombent victimes !"
Le personnage de Fayza, joué par une chanteuse-actrice très célèbre en Egypte, révèle un réel courage d'actrice, car en société machiste, une femme agressée est automatiquement considérée coupable de provocation.

Or Fayza se rebiffe et humilie l'humiliateur. En fait, 678, ovationné par le public de Montpellier qui lui a accordé son prix au CINEMED, fait l'objet dans son propre pays de plusieurs procès, entre autres pour avoir "sali l'image de l'Egypte" ou "incité les femmes à attaquer les hommes". Mais depuis la sortie du film, le délit de harcèlement sexuel a été inscrit au code pénal égyptien. Mohammed Dib, participant enthousiaste de la révolution du 'Printemps égyptien', avait terminé son film dès avant le début de ce mouvement, illustrant ainsi la variété et la profondeur des besoins de réforme sociale. Le 11 février 2011, une journaliste étrangère fut victime place Tahrir de l'attaque subie dans '678' par Seba au sortir du stade.

(Jacques Vercueil)