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Cinéma

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Rengaine

(France - 2012 - 1H15)

Réalisation : et scénario : Rachid Djaïdani - Image : Rachid Djaïdani, Karim El Dib, Julien Bœuf, Elamine Oumara - Montage : Rachid Djaïdani, Svetlana Vaynblat, Julien Bœuf, Karim El Dib, Linda Attab - Musique : Sabrina Hamida, Karim Hamida - Distribution : Haut et Court
Interprétation : Sabrina Hamida (Sabrina), Slimane Dazi (Slimane), Stéphane Soo Mongo (Dorcy)
Auteur :

Assistant régie à 24 ans de Mathieu Kassovitz dans La haine, sportif (il a été champion d’Ile de France de boxe anglaise), c’est en tant qu’acteur que Rachid Djaïdani part en tournée pendant cinq ans avec Peter Brook. Mais il est aussi écrivain et, entre 1999 et 2007, publie Boumkoeur, Mon nerf et Viscéral. Il aborde le cinéma en réalisant des documentaires : Sur ma ligne en 2007 et La ligne brune en 2011. Rengaine est son premier long métrage de fiction. Il a mis 9 ans à le réaliser, et l’a tourné sans aucun financement.

Résumé :

Paris, quartier des Abbesses et alentours. Dorcy et Sabrina s’aiment. Ils veulent se marier. Mais Dorcy est noir et chrétien, Sabrina beure et musulmane. Aucune des deux familles ne veut entendre parler d’un tel mariage.

Analyse :



Pourquoi tant de beaux films sont-ils si désastreux pour le moral ? On avait à peine quitté Quelques jours de printemps (incontournable et écrasant), que s’annonçait Amour (tout aussi incontournable et encore plus écrasant). A tel point qu’aujourd’hui, quand on conseille un film, on se sent vaguement tenté de proposer en même temps un flingue à la sortie. Mais il y a mieux pour se débarrasser de la déprime : aller voir Rengaine.
Rengaine a un petit air de Romeo et Juliette. Moins le tragique, moins le sang, moins la mort. Ici, Romeo s’appelle Dorcy, Juliette, Sabrina. Et si ici Montaigu et Capulet ne se détestent pas vraiment, aucune des deux familles ne sauraient tolérer le mélange. Celle de Sabrina surtout, tentaculaire : quarante frères. A la tête de la tribu il y a Slimane, le frère aîné,  intraitable gardien des traditions et doté de la gueule de quelqu’un qu’on ne prendrait pas en autostop : des valises sous les paupières, des yeux en meurtrières, un nez en bec d’aigle, et des joues à s’écorcher comme sur du papier de verre. Et il faut le voir cogner sur le sac de sable de sa salle de boxe en le prenant pour Dorcy ! Mais ce Commandeur a une paille dans l’alliage de sa statue : il aime une juive.
Tout cela est drôle, prenant, bien mené, attachant. Juste, surtout : Rachid Djaïdani connaît à merveille les milieux qu’il décrit, les frontières, les points de friction, les langages et les codes. Il ne ferme pas les yeux sur les faiblesses et les excès de ses personnages, mais il les croque avec une tendresse qui fait de ce film un hymne savoureux et sans prétention à la tolérance et à la liberté. Ajoutons à cela qu’il n’est pas tombé de la dernière bobine, il n’a pas travaillé avec Peter Brook pour rien. Chez beaucoup de cinéastes, la caméra portée à l’épaule est devenue un tic. Dans Rengaine, elle relève d’une sorte d’évidence, ça ne pourrait pas être autrement. Parler de caméra à l’épaule est d’ailleurs en dessous de la vérité. Il faudrait parler de caméra au coude, au genou, au gros orteil du pied droit, que sais-je encore, tant Rachid Djaïdani s’ingénie à couper, à morceler, à multiplier les angles et  les plans, puis à recoller tout ça en un ensemble qui, sous son aspect bricolé, relève en fait d’une construction extrêmement élaborée.

Incontestablement, Rachid Djaïdani deviendra quelqu’un dans le cinéma. D’ailleurs, il est déjà quelqu’un : Rachid Djaïdani.

(Jean Lods)