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Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

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Sur la planche

(Maroc/France/Allemagne – 1h46 - 2011)

Réalisation : et scénario : Leïla Kilani - Direction photo: Eric Devin – Montage : Tina Baz – Musique : Wilfried Blanchard – Son : Philippe Lecoeur, Laurent Malan – Distribution : Epicentre Film
Interprétation : Mouna Bahmad (Imane), Nouzha Akel (Nawa), Sara Betioui (Asma), Soufia Issami (Badia)
Auteur :

Née en 1970 à Casablanca, Leïla Kilani  a suivi des études supérieures à Paris en économie, avant de se consacrer à l’histoire. Puis elle se tourne vers le cinéma avec un documentaire Tanger le rêve des brûleurs, dont le sujet porte sur les candidats à l’immigration clandestine. (Prix des Journées cinématographiques de Carthage en 2004). Elle se met à l’écriture d’un scénario, à partir d’un fait divers, et envisage un film qui se passerait à Tanger, ville de son enfance. Et c’est Sur la planche qu’elle présentera à La Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2011, et par la suite dans de très nombreux festivals.

Résumé :

C’est l’histoire d’une « fraternité » en danger, l’histoire d’un quatuor, celle de quatre filles  à Tanger, les « crevettes » et les « textiles », qui rêvent d’un monde meilleur et qui se heurtent à une réalité faite d’exploitation et de rejet de l’autre. Et elles deviennent leurs propres victimes. Sur la planche : sur la corde raide, au bord de l’abîme, ou plus simplement sur le plongeoir avant la chute libre ?

Analyse :



Ce film est un OVNI, un film venu d’ailleurs. Dès la première image où apparaît Badia , la fille au visage ingrat, il se passe quelque chose d’extraordinaire : elle nous regarde, les yeux affolés, et aussitôt arrive la séquence de son arrestation musclée par la police. Les plans sont très serrés, le son met en évidence la précipitation ; la succession d’ombres et de lumière souligne une catastrophe personnelle ; le car de police s’ébranle lentement, dehors des filles (ses « amies ») regardent muettes et sans réactions.

En voix off, alors, s’élève le monologue, de Badia, où s’exposent, s’explosent, les mots d’une langue gutturale, qui affirme toute son étrangeté : « Je ne vole pas, je me rembourse. Je ne cambriole pas : je récupère (…). Je ne mens pas : je suis déjà ce que je serai. Je suis juste en avance sur la vérité : la mienne ».

Voilà comment la réalisatrice nous fait entrer, par effraction, dans la vie de Badia et de son amie, Imane, employées dans une usine de conditionnement de crevettes, et qui vivent dans la frénésie velléitaire d’un changement de vie. Elles s’embarquent, avec deux autres filles dans un vol d’iPhones, abandonnés dans une villa. De Tanger, on ne voit que des rues étroites, des avenues remplies de voiture, la grande entrée de la Zone Franche du Port. C’est un univers étouffant, impersonnel et sans espoir, sans horizon. Badia est souvent montrée en train de se laver, de se frotter énergiquement pour faire disparaître les odeurs tenaces de l’usine, de la rue. Elle exerce sur nous un pouvoir d’attraction, mais elle est intimidante, tant elle vit comme une bête fauve au milieu de ce monde qui est sans pitié pour elle.

Ce film n’est pas un documentaire sur la jeunesse de Tanger, c’est un cri, un « film noir » où règne la fatalité et  où menace l’échec du personnage principal. Ce film attachant et remuant prend des risques, il ouvre une brèche dans le cinéma. L’équation personnelle de la cinéaste se résume par cette déclaration : « En devenant cinéaste, dit-elle dans une interview au journal Le Monde, j’ai quitté la neutralité du chercheur pour livrer toute ma subjectivité et dire « je ». Je ne peux chasser de mes yeux le long plan fixe –situé à la toute fin du film- sur le  beau visage de la jeune Imane, qui vient de signer la perte de Badia. Son regard exprime toute la détresse humaine. À ce moment du film naît enfin la compassion du spectateur.

(Alain Le Goanvic)