Logo de protestants.org
Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

logo   

Une seconde femme

(Autriche/Turquie – 2012 – 1h33)

Réalisation : Umut Däg – Scénario : Umut Däg – Distribution : KMBO Production Cinéma
Interprétation : Nihal Kordas, Begüm Akkaya, Vedat Erincin
Auteur :

Umut Däg est autrichien, d’origine kurde. Il a été élève de Haneke à L’Académie du Film de Vienne. Après quelques films publicitaires et deux courts-métrages il réalise un moyen métrage Papa remarqué dans plusieurs festivals. Une seconde femme est son premier long-métrage.

Résumé :

Fatma vit à Vienne avec son mari, Mustafa, et leurs six enfants. Depuis toutes ces années, elle essaie de préserver les traditions et le prestige social de leur famille d’immigrés turcs. Ayse, une jeune fille de 19 ans est choisie dans un village en Turquie pour officiellement épouser leur fils et se joindre à la famille. La réalité est toute autre ; en secret, parce que Fatma l’a décidé, Ayse est promise au père, en tant que seconde épouse. Dès lors, une relation de confiance et de complicité va se développer entre les deux femmes. Mais cet événement va mettre en péril l’équilibre de toute la famille, qui devra faire face au regard de la communauté et à de nouvelles difficultés...

Analyse :



Il est intéressant de voir comment des cinéastes européens d’origine turque abordent la thématique de la modernisation et/ou de la perpétuation des traditions, à travers des personnages féminins. Ils sont divers dans ce film. La mère est toute entière vouée au maintien de la cohésion familiale et de la respectabilité, quel qu’en soit le prix pour d’autres. Les filles, sensibles aux sirènes de la modernité (porter ou non le voile, bien travailler à l’école, parler allemand en famille…), accueillent avec méfiance cette nouvelle venue dans la famille et guettent ses faux pas. Ayse, toute soumise au sort peu commun auquel on la destine, découvrira peu à peu ce que la famille veut cacher. La scène introductive du mariage suggérait déjà toute l’ambiguïté de la situation : miroir reflétant la mère en proie à des vomissements, la mariée vue à travers la vitre, le marié contraint à se joindre aux danseurs….
L’amour étouffant de la mère connaît des failles en la personne de la fille aînée, mal mariée, et qui rêve, en vain, que sa mère lui porte attention et ait besoin d’elle. Elle jalouse Ayse prise en affection par Fatma. Le poids de la nécessaire respectabilité à afficher apparaît à travers les contacts avec le voisinage et les réflexions des autres femmes au supermarché ou au square. Le réalisateur brosse ainsi un tableau sociologique intéressant de la communauté turque à Vienne. Ayse, toujours soumise et pleine de courage pour aider sa nouvelle famille, va accepter un travail qui la confrontera à d’autres relations et d’autres désirs.
Les hommes ne sont pas absents de ce récit mais on les sent jouets eux-mêmes de cette problématique de la respectabilité. Lorsque Ayse accomplira l’impensable aux yeux de ces valeurs, on pourrait penser que cela lui permettra d’accéder à l’émancipation. Mais le réalisateur semble vouloir montrer qu’une telle issue est impensable et que la cohésion familiale à tout prix va se reconstituer. Cette conclusion est traitée de manière moins dramatique que dans L’étrangère (film allemand de Feo Aladag, 2009, cf. fiche sur ce film sur le site Profil) où cette cohésion familiale conduisait au crime d’honneur. Elle n’en est pas moins désespérante et révélatrice de la violence qui couvait.

L’accueil fait à ce film en Autriche a été double : positif en ce qui concerne la qualité des images, le jeu des acteurs et l’intérêt du scénario, mais négatif, dans la crainte que ce film donne une mauvaise image de la communauté turque. Espérons qu’il puisse au moins déclencher des débats salutaires.

(Maguy Chailley)