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Pickpocket de Robert Bresson, 1959



Texte de Jean Lods

Pourquoi parler de Bresson en général et de Pickpocket en particulier dans un séminaire sur le désert ?

La raison en est double. 

1) La première raison est liée aux caractéristiques du cinéma de Robert Bresson 

a) Sa forme 

Tout un aspect du désert est lié à l’idée de transparence, de vide, de nudité, d’espace qui permet une réelle proximité avec le spirituel. C’est un lieu de rencontre avec ce qui fait sens, avec l’essentiel, avec la vérité.

Cette démarche proprement mystique, c’est celle suivie dans le domaine de l’expression cinématographique par Robert Bresson dont l’ambition était de capturer le « réel » derrière la réalité qui le masque. Une citation de lui définit bien cet objectif : « Je crois que tout ce qui est dans un film est ce qu’on n’y a pas mis. Il faut arriver à mettre des choses sans les mettre, c’est-à-dire qu’il faut que tout ce qui est important n’y soit pas au départ, mais soit à l’arrivée.»

D’où les caractéristique principales du style bressonien : 

  • Un cinéma dépouillé, stylisé, ascétique dans sa forme, qui ne cesse de gommer les gestes, de multiplier les ellipses 
  • Un refus du théâtre, du spectacle, du « jeu » des acteurs, parce lorsqu’il y a jeu il y a camouflage de la vérité. 
  • Une représentation jamais réaliste du monde extérieur qui devient un espace autonome ne laissant pas la place à une reconnaissance anticipée de la part du spectateur, c’est à dire à une vérité préexistante. 
  • Une bande sonore déréalisée elle aussi et construite à partie d’une hiérarchie des sons et des bruits dont certains sont gommés et d’autres amplifiés. 

b) Son fond 

La plupart des personnages bressoniens sont prisonniers d’un désert (physique ou moral). Non pas le désert mystique et libérateur évoqué plus haut, mais celui où les plonge une épreuve à affronter. 

Ce sera ainsi par exemple : 

  • la cellule d’une prison dans Le procès de Jeanne d’Arc ou dans Un condamné à mort s’est échappé 
  • l’enfermement dans une passion comme dans Pickpocket (on y reviendra) 

Un film de Bresson se présente donc fréquemment comme une traversée du désert en vue d’une libération. Qui dit traversée, dit parcours, dit rencontres, dit hasard : comme Kieslowski, Bresson accorde une grande importance aux croisements, aux événements imprévus dont le surgissement oriente le destin. Mais il s’agit d’un hasard guidé, c’est à dire de quelque chose qui se rapproche de la grâce. Voilà ce que dit Bresson à propos de Un condamné à mort s’est échappé : « …ce que vous appelez mysticisme doit venir de ce que moi, je sens dans une prison la présence de quelque chose ou de quelqu’un, appelez cela comme vous voudrez, qui fait qu’il y a une main qui dirige tout. » 

2) La seconde raison de ce choix est Pickpocket lui-même : 

Peu de films de Robert Bresson sont aussi bressoniens que ce Pickpocket dont Louis Malle disait que c’était « une des quatre ou cinq plus grandes dates du cinéma ». On y retrouve toutes les caractéristiques qui ont été détaillées plus haut : 

Au plan de la forme : un style épuré, ascétique, visant à une transparence permettant de saisir l’essence au delà de la réalité… Mais, sans l’appui des images, il serait vain d’en parler dans ces lignes. 

Sur le fond, il s’agit d’une typique traversée du désert, ici celui d’une passion qui aliène totalement le personnage, Michel, et le coupe de ceux qui l’entourent : sa mère, son ami Jacques, et surtout Jeanne, la jeune fille qui l’aime et à qui il se refuse à prêter attention. Cette passion, c’est le vol à la tire, vécu sur un mode pratiquement érotique. Michel est possédé par le vol comme d’autres par la chair. 

Il y a d’ailleurs, dans la façon dont Bresson met en scène les séquences de vol, une prégnante dimension charnelle liée aux échanges de regards, à la proximité des corps et aux frôlements des mains se glissant sous les vestes ou s’insinuant dans les sacs. 

Deux caractéristiques de la personnalité de Jacques vont accroître sa dépendance : 

  • Sa faiblesse de caractère qui le fait plusieurs fois retomber sous l’emprise de son addiction alors même qu’il a décidé de redevenir honnête.
  • Son orgueil, par lequel il justifie sa passion
    — il se croit supérieur aux autres, et va même soutenir vis-à-vis d’un commissaire qui l’interroge l’idée que certains êtres supérieurs ont le droit de voler
    — et qui le pousse à cette activité à risque du vol par laquelle il défie la société et Dieu. 

La notion de risque est liée à celle de hasard : on retrouve là le développement du grand thème bressonien du rôle de l’aléatoire dans l’existence. On retrouve aussi dans Pickpocket le thème de la grâce et de cette « présence de quelque chose ou de quelqu’un (…) qui fait qu’il y a une main qui dirige tout » : seule la grâce de l’amour parviendra à briser la cuirasse de solitude dans laquelle Michel s’est enfermé et à le faire sortir de son désert. Un amour que son orgueil lui interdit longtemps d’accepter et contre laquel il se débat jusqu’à finir par s’incliner. 

Et cette fin à contre courant de tout le cheminement du film, et pourtant en totale cohérence avec l’invisible de son contenu, se présente comme l’application parfaite de la citation : « Il faut arriver à mettre des choses sans les mettre, c’est à dire qu’il faut que tout ce qui est important n’y soit pas au départ, mais soit à l’arrivée.» Jean Lods

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