logo   

Retour vers l'accueil

Jorge Semprun scénariste engagé

Séminaire Pro-Fil 29 et 30 septembre 2012

Introduction

par Françoise Nicoladze
Séminaire Pro-Fil 2012 Pour revenir à la fenêtre précédente, il suffit de fermer celle-ci.
 

   Jorge Semprun, selon son vœu, a été enterré enveloppé dans le drapeau de la République espagnole, rouge, or et violet, en Seine et Marne auprès de sa femme Colette. Mais il aurait  souhaité être inhumé à Biriatou, lieu-frontière de ses deux appartenances : espagnole et française. En novembre 2011, ses amis étaient présents devant la stèle réalisée par Eduardo Arroyo, à Biriatou, village terrasse, face aux collines violette de la rive espagnole de la Bidassoa que le jeune exilé, Jorge Semprun,  avait contemplé dans la nostalgie, dès 1939 et retrouvé lors de ses passages clandestins en Espagne dans les années 1950-60. Inscrits dans la pierre du souvenir, ces mots révélateurs d'une vie multiple :
 " Jorge Semprun, 1923-2011, Ecrivain, républicain espagnol exilé, engagé volontaire dans la Résistance en France, déporté à Buchenwald, combattant de l'opposition clandestine franquiste et Ministre de la Culture du Gouvernement espagnol entre 1988 et 1991."

J.Semprun

Je reviens brièvement sur ses identités fascinantes. Cet exilé de la guerre d'Espagne s'est engagé à dix-huit ans dans la Résistance française; il est arrêté et déporté au camp de concentration de Buchenwald. Rescapé, il devient militant clandestin à Madrid dans la lutte contre le régime de Franco que mène le PC espagnol réfugié à Paris, ; il en sera exclu en raison de divergences profondes. Pour nous, c'est, depuis 1963, un écrivain magnifique de la mémoire, dès son premier livre Le grand voyage et un cinéaste de films couronnés de nombreux prix. Les trente dernières années de sa vie, il a été ce témoin d'un XXème siècle de bruit et de fureur, cet Européen actif prônant une démocratie permanente, au nom de la raison.

Les lecteurs de Jorge Semprun savent que ces scintillantes facettes ont tissé une œuvre littéraire à la fois autobiographique et fictionnelle. On trouvera également chez le scénariste, de façon plus indirecte, l'irrigation des motivations profondes de toute une vie et la transposition de scènes qui ont marqué l'homme et le politique. Ces traces récurrentes parcourent l'écriture littéraire et cinématographiques et ce sont sur elles que je vais m'attarder. Pour le reste et quel reste ! il y faudrait au moins le week end tout entier.
  En filigrane de cette œuvre double, sous le signe de l'engagement, court une vaste culture "cosmopolite", mot cher à Semprun pour de multiples raisons et que nous retrouverons tout à l'heure, tragiquement dans L'aveu, plus légèrement dans Une Femme à sa fenêtre. Ces traits sont un héritage familial, intellectuel et moral que Jorge Semprun a fait siens à sa manière.

    Il est né à Madrid, le 23 décembre 1923, dans une famille aristocratique dont il boit le lait de la culture et de la politique. De ses gouvernantes alémaniques, il apprend l'allemand, privilège du savoir et une des raisons de sa survie au camp de Buchenwald. De sa mère, il reçoit sa vocation d'écrivain : "Celui-là, il sera écrivain" se réjouit- elle,  ainsi qu'un amour ébloui qui lui rendra pour toujours les femmes aimables. De son père, il hérite le goût de la poèsie et de la peinture, en visitant chaque dimanche avec ses frères le musée du Prado où il contemple, entre autres, accompagnés des commentaires paternels, Les désastres de la guerre de Goya, titre d'un film espagnol auquel il participera en 1983.
  L'image du père est forte, bien que distanciée. Jose Maria de Semprun y Gurrea est juriste, grand amateur de "tertulia", joutes littéraires où rivalisent les amis. Ecrivain lui-même, il a bien connu Federico Lorca. Enfant, Jorge Semprun hante la bibliothèque paternelle dont il "hume l'odeur" des livres anciens avant de les dévorer. Il retrouvera, miraculeusement conservé dans l'exil, Le Capital de Karl Marx dans l'édition allemande que son père se proposait de relire en juillet 1936 et qu'il avait annoté pour y réfléchir.
  Durant la 2ème République espagnole commencée en 1931 et que ses parents avaient appelée de leurs vœux, des  grèves insurrectionnelles éclatent dans les Asturies - où se distingue Dolores Ibaruri, surnommée la Pasionaria - elles sont durement réprimées par le gouvernement de droite qui y envoie un certain colonel Franco. A Madrid, Jorge Semprun enfant est frappé par une scène dramatique. Il voit la Garde civile poursuivre et fusiller, place de la Cybèle, une des plus belles de la ville, un ouvrier en fuite, sous un envol de pigeons affolés. Le père, présent, commente cette mort, regrettant la double violence : étatique et révolutionnaire mais affirme qu'il faut, quoiqu'il en soit "se tenir aux côtés des humiliés, des opprimés". Jose Maria Semprun a  été un des rares catholiques, comme son ami Jose Bergamin dont Malraux a fait un des personnages de L'espoir, à promouvoir un christianisme social, créant la revue Cruz y Raya (la Croix et sa Limite) et représentant, en Espagne, la revue française d'Emmanuel Mounier,  Esprit.
Dans l'exil en France, c'est le réseau Esprit qui procurera à cette famille de sept enfants –deux filles et cinq garçons- désormais sans ressources, hébergement et secours. Citons notamment Jean-Marie Soutou qui a révélé Baudelaire à Jorge (lisez le délicieux Adieu vive clarté). Avant de devenir un diplomate estimé, Soutou épousera sa sœur Maribel. En 1942, le couple qui s'est consacré au sauvetage des enfants juifs à Lyon échappe à la Gestapo et se réfugie en Suisse.
  Revenons à 1936. Jose Maria Semprun avait soutenu le Front populaire espagnol et participé à la résistance contre le Pronunciamento de Franco en juillet. En vacance alors au Pays basque, à Leketio, la famille Semprun s'exile en France in extremis devant l'avancée des troupes italiennes de Mussolini, alliées de Franco. Durant cette fuite dans un pays "piétiné", embrasé par des combats inégaux, Jorge Semprun à treize ans, précocement mûri par les évènements, se jure de "continuer le même combat …sous d'autres barricades".
  Avec les années 1937 et 38,  La Haye est un merveilleux lieu de connaissance de la peinture hollandaise essaimée dans l'œuvre semprunienne, son père y représente la République espagnole encore en lutte contre l'avance irrémédiable des franquistes mais abandonnée par les forces démocratiques, Jorge arrive à Paris, au lycée Henri IV, quelques jours avant la victoire de Franco. Terribles "ides de Mars", écrira t-il, auxquelles s'adjoindront celles de la Tchécoslovaquie envahie par Hitler en 1939.
  Lisant déjà le français appris dans Baudelaire, Jorge apprend à le parler, découvre Giraudoux, Gide et Sartre, acquiert une solide formation philosophique. C'est durant le bref été de 1939, "entre les deux guerres de son adolescence", celle d'Espagne et celle du monde entier qu'il découvre la terrasse de Biriatou.
  Après un court passage en 1941 à la MOI, main d'œuvre immigrée animée par le PC et dirigée par Artur London, sous son pseudonyme des Brigades internationales dans la guerre d'Espagne : Gérard, Jorge Semprun entre dans le réseau anglais Buckmaster. Il participe aux sabotages, aux réceptions d'armes parachutées en Bourgogne et à leur distribution dans les maquis dont le Tabou, évoqué dans Le grand voyage et dont, il y a quinze ans, nous avons vu, mon mari et moi, les traces laissées par les maquisards dans la forêt du Chatillonais. En septembre 1943, il est arrêté, longuement torturé par la Gestapo, emprisonné à Auxerre où il fête ses vingt ans. Jean Léger, son compagnon de cellule, m'en parlait encore il y a deux mois. Il est déporté au camp de Weimar-Buchenwald le 29 janvier 1944 et traverse cet enfer sous la férule des SS.
  Il survit, grâce, dit-il, à une bonne santé, sa connaissance de l'allemand et la chance. Surtout, il est accueilli par l'Organisation clandestine communiste qui connait son parcours; il travaille "planqué" quoique menacé à l'Arbeit, l'administration interne du camp qui distribuant le travail dans les commandos, protége communistes et antifascistes. Adhérent au marxisme depuis la lecture de Lukacs : Conscience et luttes de classe, il se construit en communiste convaincu : le jeune déporté admire la résistance indomptable de ses camarades allemands détenus depuis 1937, celui des Espagnols livrés par Franco à Hitler et la solidarité des internationalistes comme son "copain tchèque" Josef Frank si estimable.
  Cette proximité avec des dirigeants communistes lui permettra plus tard –et elle sera renforcée par son expérience personnelle lorsqu'il sera admis au Comité central du PC espagnol- d'entrer dans le mécanisme des procès staliniens. Dans Le Mort qu'il faut, paru en 2001, l'écrivain relate l'épisode où, à Buchenwald,  pour échapper à la Police des camps, l'Organisation communiste va lui faire prendre la place d'un mort. Cette affaire a été déclenchée par l'ambassadeur de Franco à Paris qui demandait des nouvelles du fils de Jose Maria Semprun. Les dernières pages du récit montrent la suspicion de certains dirigeants communistes et l'interrogatoire qu'ils font subir à Jorge Semprun parce qu'un "ambassadeur fasciste s'enquiert de la santé d'un militant communiste" :
_Tu connais l'ambassadeur de Franco? demande Bartel, un des chefs.
_Je ne le connais pas mais je sais qui c'est, répond Semprun.
_Quelle différence ! aboie Bartel.
  Voulant clarifier la situation, Jorge Semprun ajoute que c'est sûrement son père qui a intercédé auprès de l'ambassadeur, disant que son fils était résistant mais cachant qu'il était communiste.
_Mon réseau, précise Semprun, dépendait des services britanniques.
_Britannique, s'excite Bartel, tu étais l'agent d'un service britannique !

  Le responsable espagnol intervient vigoureusement en rappelant que tout de son passé a été vérifié quand Jorge Semprun a été recadré à son arrivée à Buchenwald. Au camp, l'équipe dirigeante est autonome, coupée de Moscou. Le pouvoir est partagé entre plusieurs partis nationaux : les points de vue peuvent être discutés et les décisions prises dans une liberté restreinte mais encore démocratique, cela a sauvé Jorge Semprun. Exclu de l'Arbeit, placé dans un commando terrifiant comme celui de Dora, il serait mort vraisemblablement du choc moral et physique.

  De retour de Buchenwald, devenu, écrira t-il plus tard, "un intellectuel stalinisé", il est vite permanent du Parti et, en juin 1953, entre dans la clandestinité antifranquiste. Ce sera un excellent dirigeant clandestin, passionné par ce travail, la fraternité qui en résulte et les résultats obtenus : formation dans les milieux universitaires d'un groupe d'opposition au régime, coordination des luttes. Durant cette période de dix ans où il passe et repasse la frontière, il se cache sous de nombreux pseudonymes. Il échappe à la Brigade sociale de Franco avec son terrible commissaire Conesa, image générique du policier tortionnaire multiforme, double opérant dans Une Femme à sa fenêtre. Constamment dans l'avenir pour deviner, décider en fonction des rapports de force, il devient un autre : Federico Sanchez, militant totalement intégré au combat mené par le PC espagnol. Mais sa liberté intérieure n'est pas entièrement étouffée. Dans un premier temps, le XX congrès du PC russe avec le rapport Krouchtchev qui dénonce en 1956 les crimes de Staline, répond au questionnement sourd mais insistant que le procès de Prague avait déclenché. Josef Frank, son camarade de Buchenwald s'y accusait de collaboration avec les SS du camp : attitude impensable pour Jorge Semprun qui avait côtoyé, quotidiennement au camp,  cet homme plein d'humanité envers les détenus.
   Les cendres de Josef Frank, condamné à la pendaison, jetées sur une route enneigée de Prague est une image insistante qui revient dans quatre livres : Autobiographie de Federico Sanchez, Quel beau dimanche !, Montand la vie continue , Le Mort qu'il faut. Vous y penserez en regardant un plan de L'aveu. En 1956, Jorge Semprun espère que l'histoire du communisme va se régénérer. Il n'en est rien, en plus, le PCE archaïque s'aveugle sur la réalité de l'Espagne de Franco et s'arqueboute sur une grève générale mythique : vous le retrouverez dans La guerre est finie. Comme l'a écrit Carlos Semprun, le jeune frère militant, plus tôt désabusé que son frère : Franco est mort dans son lit. Jorge Semprun va alors s'opposer avec Fernando Claudin  à Santiago Carrillo et à la Pasionaria, dirigeants historiques du Parti. Il est d'abord exclu du Comité central, revient définitivement à Paris en 1962 et est exclu au printemps 1964. Il a refusé pour toujours,  à ce que l'esprit de parti l'emporte sur la vérité.
Le désengagement partisan est accompli mais pas la rupture idéologique avec le marxisme-léninisme. Cela se fera par étapes jusqu'aux années 1980 mais jusqu'au bout. Jusqu'à la conviction que la socialdémocratie, dans un esprit pluraliste de démocratie permanente, dans une Europe unie autour de la raison démocratique est seule garante de la liberté et de la justice sociale. Et le marxisme dans tout ça ? Il reste un outil d'analyse pour comprendre le capitalisme du XIXème siècle, les origines du socialisme,  comme la relation ouvrière au travail. Mais "l'utopie communiste a été une illusion sanglante, meurtrière".

  En 1964, le deuil est donc à faire. De tous côtés : celui de la famille communiste qui l'avait sauvé à Buchenwald du Mal radical, celui des militants dévoués et généreux, unis par des convictions fraternelles. La révision idéologique et sa reconstruction s'imposent. C'est là que le cinéma va jouer un rôle médiateur pour surmonter le traumatisme –encore plus que l'écriture littéraire ne le fera -, pour aider au retour dans le monde réel.
  Je reviens brièvement sur l'article que j'ai signé dans le numéro de CinémAction où je rappelle l'intérêt de Jorge Semprun pour l'image cinématographique.Une des actrices-phare des années 1920, Pola Negri, occupe ses rêves oedipiens de préadolescent. L'Algarabie la décrit splendidement, liée à la nostalgie de la mère perdue à huit ans. Au camp de concentration, il s'évade par le souvenir d'Arletty au bord de la Marne, découverte dans les cinémas parisiens lorsqu'il séchait les cours de la Sorbonne.
  Surtout, au retour de Buchenwald, profondément dissocié dans son identité, ne sachant s'il est "encore dans le rêve de la mort ou le rêve de la vie", il retrouve des repères en regardant un documentaire sur les camps. S'identifiant aux déportés sur l'écran, il récupère une réalité évanouie. L'œil de la caméra efface l'image mentale incertaine et fragmentée du revenant.
  Les textes sempruniens regorgent d'allusions filmiques. Un exemple, Welcome to Vienna où Alex Corti souligne" l'amer retour au pays natal" en 1945, des Allemands antifascistes engagés dans l'armée américaine.  De plus, les techniques cinématographiques sont utilisées, de l'avis même de l'auteur dans son écriture littéraire. Ainsi, dans Quel beau dimanche ! lorsque le jeune déporté en proie à la déréliction du monde concentrationnaire s'immobilise à la lisière des barbelés du camp. Son regard s'élargit au-delà de la plaine blanche de Thuringe jusqu'à la Russie enneigée, recouverte du"même manteau hivernal" du temps du nazisme, dans un long plan panoramique.
  Désormais, le" social traître, le valet du capital, le renégat" insulté par ses ex frères communistes doit faire le deuil de ses illusions. Quatre films : La Guerre est finie, Z, L'aveu, Les deux mémoires dont nous parlera Jaime Cespedes jalonnent un parcours difficile mais abouti. Les films ont été les objets réparateurs successifs d'une identité blessée, éclatée, soutenus par son double amical, "mon alias politique et hispanique", dira Jorge Semprun d'Yves Montand, lui aussi revenu de sa foi communiste illusoire, léguée par son père. La rupture, d'abord partisane puis idéologique se fera par étapes, en parallèle avec les textes parus plus tardivement mais ébauchés dès 1964 : Autobiographie de Federico Sanchez, 1980 Quel beau dimanche ! 1981.
  La Guerre est finie lui a permis, grâce au personnage de Diego Mora, interprété par Yves  Montand de "se détacher de Federico Sanchez". L'aveu, lui, sera, encore plus qu'un miroir ou une distance : "un acte politique" dixit Semprun qui exigera la totale responsabilité de l'adaptation du livre d'Artur London. Ce film, dénonciateur de l'abject système stalinien, l'aidera à assumer ses regrets poignants, réitérés, dûs à son silence, vis-à-vis de Josef Frank, image de l'innocent abandonné par tous.
 
  Le travail cinématographique de Jorge Semprun a décanté sa vision politique, tout en lui permettant de réaffirmer un engagement définitif, tourné vers la liberté philosophique et politique, quelque nom que portent les régimes répressifs. Il a ainsi contribué à réparer l'injustice mémorielle.
  Je pense aussi que l'écriture scénaristique a relancé, dans un va et vient subtil, l'écriture proprement littéraire. Nous retrouvons, dans ces deux langages au style si particulier,  ces traits récurrents dont je vous parlais au début de cet exposé. Ils sont reliés par l'identité du Rouge espagnol, agissant au nom d'une morale de résistance à l'oppression. Identité permanente de cette vie romanesque, harcelée par l'Histoire, engagée charnellement, intellectuellement et même spirituellement avec la méditation sur le Mal radical, enraciné, pour Jorge Semprun, comme le Bien, dans la condition humaine.

Télécharger les autres textes:

Retour à la page d'accueil