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Pro-Fil

"Protestant et Filmophile"


Contre le crétinisme culturel

Discours à l’occasion de la réception œcuménique lors de la Berlinale 2014

Saviez-vous qu’on reconnaît les festivaliers de la Berlinale à leurs pupilles rétrécies ? C’est ce que m’a expliqué la semaine dernière mon ophtalmologue, lui-même cinéaste. Il disait de façon laconique : « c’est l’effet ‘taupe’ ». Après tant d’heures dans des salles obscures et un trop-plein d’images mouvementées avec une grande tension de la tête et du cœur, l’homme aurait besoin de plus de temps pour s’habituer à la lumière extérieure.

Le cinéma a dans la tête son propre temps de latence . Des spécialistes du sommeil commencent également à s’intéresser à vous, Mesdames et Messieurs. Est-ce que les festivaliers rêvent différemment ? Les neurosciences veulent savoir combien de temps les régions du cerveau restent actives pour digérer les images. Des films ne sont pas seulement des pourvoyeurs de sens et des générateurs de mythes. Ils structurent aussi notre mémoire visuelle. Apparemment nous reproduisons sans gêne des scènes d’un film sans même nous en rendre compte. Ainsi le baiser passionné : en un fragment de seconde tous les baisers du cinéma jamais vus se glissent dans notre attitude corporelle.

Les images de la société sont également bien plus marquées par le cinéma que ne le pensent ceux qui soulignent que le film n’est QUE fiction. Les images sont de puissants agents de la compréhension du monde. Et ils ne quittent pas celui qui se lève du fauteuil rouge, peut-être plus jamais. Cela ne vaut pas seulement pour des cinéphiles assidus. Les films structurent aussi l’inconscient collectif. Ils interprètent la réalité et, par des moyens esthétiques, donnent sens aux problématiques existentielles et politiques. Ils testent différentes positions et sont immanquablement intriqués dans le présent, par rapport auquel ils se situent dans une distance artistique.

C’est pourquoi le cinéma est aussi un témoin de son époque. Les films parlent de leur temps à leur temps. Ils racontent des histoires et participent ainsi à l’Histoire. L’Histoire, ce n’est pas seulement ce qui est. Elle se raconte en histoires et contre-histoires. Le cinéma regarde l’Histoire du monde non seulement à sa façon, il y participe. Il contient les rêves et les traumatismes du présent. Chaque génération s’approprie ainsi à nouveau le passé.

Cela n’est pas anodin, mais a des conséquences que j’aimerais rappeler ici. Cette année une commémoration politique chasse l’autre. Si des films ne parlent pas seulement du présent au présent, mais sont partie intégrante de la mémoire culturelle, tout comme les peintures dans nos musées, alors nous avons besoin de lieux pour les conserver en tant que témoins d’un temps qui demain fera partie du passé. Quels films de cette Berlinale seront vus dans 20 ans par mon petit garçon, s’il est, je l’espère, aussi féru de cinéma que vous ? Des films ne sont pas seulement le produit lucratif de l’industrie cinématographique ou de ‘l’économie créative’ comme on l’appelle maintenant. Ils font partie de la culture et donc d’un héritage que nous devons cultiver. Sinon nous restons coincés dans le présent comme dans une prison. Notre voisin, la France, a compris cela depuis longtemps. L’héritage cinématographique y est systématiquement restauré et archivé pour les générations futures. Ici et là il y a même des projets supra-nationaux pour digitaliser des films, par exemple pour l’année 1914. Celui qui veut comprendre comment la grande guerre pouvait devenir une guerre des visions du monde, devrait s’intéresser à ce projet qui vise surtout des films documentaires. On peut tout faire avec du cinéma, même faire la guerre.

Il est temps que nous commencions en Allemagne à protéger systématiquement notre héritage cinématographique. Cela coûte de l’argent. Tout comme les dépôts dans nos musées. Mais contre le crétinisme culturel il n’y a que la volonté d’une politique culturelle forte. Les Eglises devraient participer à cet effort. Car rien n’est plus dangereux qu’une société qui ne veut pas affronter ses images.

Petra Bahr
(traduction: Waltraud Verlaguet)

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