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Pro-Fil

"Protestant et Filmophile"



Hommage à Jane Campion

Week-end de Pro-Fil Marseille des 7 et 8 mars 2015

Ce ne sont certes pas seulement les hasards du calendrier qui ont conduit quatre coéquipières du groupe de Marseille sur les chemins singuliers du cinéma de Jane Campion, les 7 et 8 mars (journée de la Femme) à la Baume-lès-Aix.

La galerie de photos des héroïnes des 8 films réalisés par notre cinéaste, leurs titres, le montrent d'emblée : le cinéma de Jane Campion s’intéresse d’abord à la Femme : ses initiations, ses révoltes, ses épreuves, ses conquêtes.

  • Serait-ce à dire que nous avons affaire à un cinéma féministe ?
  • Les réalisations de Jane Campion ne consisteraient-elles qu'en l’exorcisme de névroses personnelles ?
  • Les adaptations littéraires qui ponctuent régulièrement sa carrière s'éloigneraient-elles définitivement des sujets traités dans les films modernes plus réalistes, plus extravagants, plus provocateurs ?

Toutes questions que deux jours de débats vifs, de découvertes et d'analyses n'épuiseront pas.

Des débuts éclatants

Dès les premières œuvres (1982-1989), Jane Campion impose un style radical, les motifs et les thèmes originaux de sa filmographie : la puissance de l’image, le roman familial, la nature et la sexualité féminine.

Peel, an exercise in discipline (1982)

Ce court métrage de fin d’études, révèle au cours d’un voyage en voiture, d'une famille (le père, sa sœur et son fils), les tensions et les rapports de forces qui voient s’affronter tour à tour chacun des membres aux deux autres. Le son tient un rôle déterminant dès le début de la scène, le bruit des coups de l’orange lancée par l’enfant contre le pare-brise annonce les crises qui vont suivre : la volonté du père d'imposer sa loi et les rebellions qu’elle déclenche chez les deux autres protagonistes. La couleur de l’orange fait le lien avec les cheveux des personnages. Quant au geste de l’index de l'enfant pénétrant le centre du fruit et le jeu qu’il effectue avec le préservatif sur le bord de la route, ils expriment la sexualité, omniprésente sous la surface des rapports sociaux. Les plans de coupe insolites, les gros plans récurrents sur les yeux, les pieds, les contre-plongées mettent en place en neuf minutes le style futur de Jane Campion.

Sweetie, la folie‘en famille’ (1986)

Sweetie explore les dysfonctionnements d’une famille : un père, Gordon, obnubilé par son affection pour sa fille Dawn s’enferme et l’enferme à vie dans l’illusion d’une carrière de chanteuse à la mode. La folie de ce père engendre un dysfonctionnement généralisé de la cellule familiale refermée sur elle-même et sur la vaine recherche d’une ‘normalité’. Les deux sœurs Kay et Dawn sont dans l’incapacité d’évoluer et d’établir des relations apaisées avec la réalité et les autres. Kay se refuse à son compagnon, arrache et dissimule le petit arbre que Louis a planté dans la cour pour célébrer leur rencontre. Le retour de Sweetie, monstre débordant et grotesque, avide de sexe, déclenche les crises et repousse chacun dans sa solitude ou sa névrose : le père dans ses illusions d’unité familiale, Louis dans le retrait et la méditation, Kay dans ses peurs et ses rêves mortifères. Pour nous faire vivre l’histoire grotesque et tragique non dénuée de poésie surréaliste, de cette névrose familiale, Jane Campion déploie une palette originale : violence des couleurs, laideur des décors, cris animaux, grimaces, agressions, comportements régressifs de Sweetie. Le déséquilibre est dépeint par des plans de coupe particuliers, décalés, des ellipses brutales. Le bleu froid, la transparence des vêtements, les lézardes, les craquelures, des images surréalistes bunuéliennes, un bourdonnement lancinant à la David Lynch évoquent les angoisses de Kay. Un seul répit nous est concédé avec le voyage de la famille pour rejoindre la mère, en abandonnant Sweetie laissée seule sur place. Les relations se délient, un court bonheur est partagé dans l’eau régénératrice. Très vite, de retour au foyer familial survient le drame : Sweetie retranchée dans sa cabane d’enfance au sommet du grand arbre du jardin avec le jeune voisin, complice de ses jeux, tombe et meurt.

Un motif emblématique : l’arbre

L’arbre est l’élément symbolique central de ce premier et puissant long métrage. Il est le refuge d’enfance de Sweetie et l’instrument de sa mort. Il représente simultanément un élément répulsif pour Kay. Revenu dans son entourage sous la forme de l’arbrisseau ‘bébé sureau’, Kay n’aura de cesse de s’en débarrasser. L’inconscient guette et le fait renaître dans ses cauchemars nocturnes sous la forme de plantes géantes, jaillies au milieu du béton qu’elles écartent. Cet arbre est l’image de la vie, de son effraction, la forme de sa généalogie poussant au dehors et des secrets enfouis dans les racines. Il faudra couper la racine vivace, qui obstrue la fosse où se glissera le cercueil de Sweetie pour qu’enfin Kay respire et s’ouvre à l’amour, tandis que Gordon s’enfonce dans les images de sa Sweetie, enfant, à la place de l’arbre effondré. L’arbre réapparaît dans la forêt bleue et humide de La leçon de piano, abritant les déclarations d’amour au début et à la fin de Portrait de Femme, sur la pochette de percale brodée par Fanny pour le frère de son amoureux dans Bright Star, protecteur encore de Tui la jeune adolescente abusée de Top of the Lake.

La famille, l’enfant (étude d’extraits)

"La famille est pour moi une métaphore de la société, une institution importante, mais comme toutes les institutions elle doit être critiquée, comme tout, elle ne doit pas être une vache sacrée." Jane Campion (interview Michel Ciment).

Holy smoke (extraits, 1999)

Le film Holy smoke présente dans les deux séquences d’ouverture une image plus burlesque, délirante d'une famille, dont la fille Ruth est en Inde sous l’emprise d’un gourou.. C’est une famille à la fois traditionnelle et atypique, un clan. Le père, narcissique et enfantin, est peu impliqué dans la vie du ménage. La mère, reine de la maison, aimante et active mais souffrant d’asthme, est entourée de sa sœur célibataire et de ses fils : l’un punk et naïf, l’autre homosexuel accompagné de son compagnon, un troisième, géant brutal et belliqueux.

Elle va rechercher sa fille en Inde. A leur retour en Australie, Ruth est prise au piège d’une manipulation familiale. Elle est sommée de se rendre auprès d’un désenvoûteur payé par le clan. Elle se débat au milieu du cercle des hommes qui la contraignent. Pourtant, en acceptant de rejoindre le ‘déprogrammeur’, elle va faire éclater l’union de la famille et en révéler tous les dérèglements. Son attitude à la sortie de la maison est fière et combative. Elle est déjà en route vers sa propre vérité.

Un ange à ma table, une ballade de l’enfance en Nouvelle Zélande (1990)

To the Island est le premier volet des trois que comporte l’autobiographie de l’écrivaine néo-zélandaise Janet Frame. L’adaptation de cette enfance néo-zélandaise est un émouvant retour aux propres sources de la cinéaste. Le style et l’art de ce portrait de petite fille trop ronde et trop rousse sont accomplis avec le « langage du cœur » confie Jane Campion. Malgré la présence désormais typique d’ellipses, d’un montage serré, la narration demeure plus douce, quasi classique. Les motifs de la grande route au milieu des collines vertes où l’enfant court vers nous et rebrousse chemin, celui des pieds, des visages plein cadre, le soulignent. Nous retrouvons au fil de la chronique des allusions appuyées au goût de la cinéaste pour la ‘différence’, la folie aperçue de la fenêtre du train, l’enfant trisomique, l’apparence singulière de Janet, sa pauvreté qui la tient à l’écart des autres enfants, cruels comme les enfants. Mais ici, domine la présence d’une fratrie complice et solidaire autour du couple fondateur: un père garant de la loi morale mais protecteur, éducateur attentif et tendre, une mère nourricière et proche de chacun. La petite fille s’initie au monde grâce à son amitié pour Topsy la copine délurée. Janet réalise peu à peu sa voie par la reconnaissance par tous de ses dons de poète.

Bright Star, une célébration de la poésie, de la beauté (2009)

Bright Star, inspiré de la correspondance du poète anglais John Keats et de son grand amour Fanny Brawne, met en scène auprès du couple des amoureux, une famille harmonieuse : une mère compréhensive et enveloppante, un frère Samuel et une petite sœur rousse et rose. Les deux enfants accompagnent les émois de la jeune fille au sein d’une nature luxuriante.

Jane Campion dans des tableaux d’une beauté intense, accorde à Toots la petite sœur une place privilégiée. En témoignent les scènes du baiser volé dans la forêt, de la promenade ‘un, deux, trois soleil’, des amoureux et de Toots, la scène emblématique des papillons, symbolique du caractère éphémère de l’amour unique de Fanny pour John et de la mort précoce de celui-ci.

Bright Star offre de la famille et des enfants une image déliée, remplie de connivence avec les adultes, sans mièvrerie. Elle irise une ode à la poésie, au romantisme chers au cœur de Jane Campion.

Ces visions contrastées de l’univers familial sont induites, bien sûr, par des éléments autobiographiques : les relations ambivalentes de Jane Campion avec sa soeur Anna, sa mère Edith comédienne privée de son art par les nécessités de l’éducation des filles, le père volage, le tempérament rebelle et indépendant de Jane Campion. Cinéaste volontaire et en mouvement permanent, elle s’attache à raconter le destin de femmes toujours en quête d’elles-mêmes.

Devenir femme

A Girl's Own Story, comment l’amour vient aux filles (1984)

Ce court métrage de fin d’études est comme Peel, fondateur. Il représente cette fois le passage de l’adolescence à l’âge adulte, la construction difficultueuse d’une ‘identité associée à la peur de la sexualité masculine’ : l’ouverture se fait in medias res. Pam et son amie dessinent du doigt le pénis en érection d’un homme et inaugurent une mise scène d’une liberté audacieuse : le film montre en gros plans des jeunes filles s’essayant aux gestes de l’amour, témoins des dérives du père, de l’hystérie d’une mère frustrée. L’évocation directe d’un inceste succède à des scènes oniriques où s’expriment des fantasmes de viol.

Portrait de femme, la traversée des illusions (1996)

Un prologue ‘moderne’ signifiant, précède le film : des jeunes filles très belles de toutes origines dans des robes floues dialoguent et déclinent leur vision romantique de l’amour et leur penchant pour les baisers.

Le film adapte le roman d’Henry James, ‘récit de formation’ d’une jeune américaine. Isabel Archer, accueillie par sa famille anglaise, bénéficie de la largesse de son oncle dont elle hérite la fortune ; Elle s’éloigne de l’Angleterre et de ses prétendants (son cousin, un aristocrate, et l’américain Goodwood) pour aller en Italie, goûter l’aventure. Elle y rencontre Osmond, un américain esthète et collectionneur dilettante, père et pygmalion sévère de sa fille Pansy. Isabel se laisse prendre au piège de son charme et se laisse mettre en cage.

L’ombre gagne peu à peu les images toujours en mouvements. La scène de séduction fatale d'Isabel par Osmond se déroule dans une crypte entre ombre et lumière. Isabel Archer est physiquement ‘prise’, les mouvements d’encerclement d’Osmond, les rotations hypnotiques de l’ombrelle qu’il tient, la couvrent et la découvrent. Scène magistrale, qui fait entrer Isabel dans l’ombre. En effet, à l’exception de quelques incursions dans des jardins de parade surchargés de fleurs, surexposés au soleil, les tons sont bruns, terre d’ombre, ou bleu foncé. Les monuments sont pesants et colossaux, sans cesse apparaissent des pierres, des statues, des grilles, des portails, des portes d’entrée où la silhouette d’Isabel s’engloutit. Elle est corsetée, casquée d’une coiffure élaborée haute et lourde qui achève sa stature altière, de plus en plus froide et vulnérable, souvent filmée de dos, poursuivie par sa traîne, en fuite éperdue, ou alors, de très haut, minuscule. La pluie battante est associée à Madame Merle, ‘histrionne’ intrigante, vraie mère de Pansy, maîtresse cachée d’Osmond, à l’origine de la rencontre et du mariage avec Isabel, union de pur intérêt.

Le désir d’Isabel court et file tout au long du film, chacun de ses surgissements (le fantasme des caresses avec ses trois prétendants, la bouche d’Osmond dans le rêve pendant le voyage en Orient, la main de Goodwood sur son visage, celle prédatrice d’Osmond) est sublimé par l’invasion lyrique et prononcée de la mélodie créée pour ce thème. Le retour en Angleterre, pour la mort de son cousin, signe la transformation d’Isabel, son retour douloureux mais lucide à la réalité. Le dernier plan qui nous montre Isabel contre la porte de la maison, face au jardin et nous regardant, laisse ouvert son destin à venir.

Devenir soi (étude d’extraits)

La leçon de piano, le pouvoir libérateur de l’amour (1993)

La richesse du film provient du foisonnement des thèmes et de leur entrecroisement. Le pragmatisme et la soif de pouvoir de Stewart l’incitent à acquérir toujours davantage de terres : une parcelle appartenant à Baines qu’il échange contre le piano et une autre où réside un cimetière sacré des Maoris. Ces derniers comme Ada résistent au caractère prédateur de Stewart. D’autre part Ada devenue muette à l’âge de six ans, existe par la musique et par son amour pour sa fille, son interprète auprès des autres. Son mutisme, nous confie Jane Campion, traduit son impossibilité d’expression libre qu’elle transgresse par son piano, transfuge et objet transactionnel pour sa relation au monde, son accession au plaisir. L’émergence du plaisir physique avec Baines ‘fracture’ les échanges, les marchés entre les hommes : après avoir réagi violemment à son infidélité en la mutilant, Stewart renonce à Ada, la laisse partir avec Baines auquel elle s’est donnée. Dans cet univers hypocrite où règnent l’appât du gain, de la puissance, l’âpreté de la nature, la communauté maori représente la liberté des mœurs et la permanence des mystères d’une nature primitive étrangère aux illusions de l’art et de la civilisation. Entre tous ces mondes, va et vient l’enfant qui observe, apprend, se sert, se joue de tout. L’amour triomphe, transforme et fait naître l’humanité de chacun.

Top of the Lake, la traversée des apparences (2013)

« Maintenant, meurs à toi-même...arrête de penser...aide toi, toi-même. Il n’y a pas d’issue ! Abandonne. Rien n’égale l’intelligence du corps » (G.J. à Robin dans Top of the Lake)

Top of the Lake est la dernière œuvre à ce jour produite par Jane Campion pour la télévision. Son héroïne est Robin inspectrice de police spécialisée dans les affaires de mœurs où des enfants sont impliqués. Elle revient dans sa région pour rendre visite à sa mère gravement malade et se trouve missionnée pour une enquête sur Tui, une fille de treize ans enceinte et qui a failli se suicider dans les eaux du lac au cœur des montagnes de Nouvelle zélande. Sa recherche sur les auteurs du crime va la renvoyer à une enquête sur les secrets et les énigmes de sa propre vie : elle-même abusée dans son adolescence a dû abandonner son enfant, elle découvrira ensuite que son père biologique est un truand, symbole du mal, qui traque, domine, exploite toute la région autour du lac et en possède une grande partie. Il est aussi le père de Tui.

La population de la région se divise en diverses communautés. L’une d’elles, étrange et iconoclaste est constituée par un groupe de femmes revenues de malheurs divers en recherche, épuisées de souffrances, en pause transitoire autour de G.J., improbable et ironique miroir de la cinéaste (elle porte une perruque semblable à la longue chevelure grise de Jane Campion) branchée sur les résultats de la Bourse et soucieuse des gains réguliers des loyers de ses ‘disciples’. Mais sa bouche est d’or, son expérience de la vie semble la clé du salut de Robin. L’amour n’est qu’un passage, le futur est toujours dans les enfants qui réinventent la réalité à vivre encore pleinement, au plus prés de soi.

La méthode, l’art et la direction d’acteurs.

Nous avons pu observer quelques moments précieux du travail intense de Jane Campion, devant le story board où elle dessine toutes les futures séquences, traversant tous les doutes et les déceptions de l’écriture à quatre mains avec son scénariste et ami Gérard Lee. Elle avoue la naissance de ses inspirations entre fantaisie, nécessité de raconter une histoire, et intervention du subconscient. Sa direction d’acteurs, exigeante, déterminée et enveloppante force l’admiration.Tous ces acteurs et surtout ses actrices témoignent de leur confiance aveugle et de leur transformation entre ses mains, sous sa direction ferme et constante.

Elle ne se revendique pas du féminisme, mais s’impose par son engagement sans faille, son indépendance, la nature de son propos, la beauté de ses images, la grâce, la violence de son style sans concession. Elle nous parle d’elle et de nous, au plus intime de notre être.

Le week end a été préparé et présenté par Claude-Jeanne Bonnici, Nicole Paroldi, Paulette Queyroy et Nicole Vercueil.

Nicole Paroldi

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