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Le cinéma québécois

La rubrique Découvrir de Vu-de-Pro-Fil a présenté naguère1 les cinémas russe, chinois, indien... N'est-il pas dérisoire, après ces géants, de consacrer celle du N°20 au cinéma d'un pays de 8 millions d'habitants (même si c'est une Belle Province !), isolat francophone dans un monde anglo-saxon où il peine à survivre ? Le cinéma d'Astérix !

1 N° 4, cinéma africain ; N°6, russe ; N°7, chinois ; N°8, coréen ; N°9, indien ; N°14, iranien)

2 Ruth, premier long métrage de François Delisle. Meilleur film de l’année et meilleur scénario aux Rendez-vous du cinéma québécois en 1994.

Mais justement, il sera roboratif de constater que ce n'est pas toujours le nombre qui fait la loi, et qu'une industrie où 200 000 spectateurs sont un bon score, et où un film d'auteur qui en attiré 410 n'en est pas moins respecté2 , est capable d'une vitalité et d'une inventivité remarquables. Alors qu'il serait si facile de tourner en anglais et de vendre 'au sud', comme l'on dit là-bas...

Une vie toute neuve

Le cinéma québécois est étonnamment récent (les années 1960 !) et son développement a fait partie intégrante de la construction identitaire accompagnant la renaissance post-cléricale du 'Canada français' – rural, catholique, pauvre et colonisé, celui de 'la revanche des berceaux'. Avant guerre, l'Eglise, ayant échoué à interdire au moins le dimanche le démoniaque cinéma, avait entrepris alors de s'en servir, et quelques prêtres éducateurs avaient réalisé des documentaires édifiants pour leurs ouailles : Hommage à notre paysannerie (Albert Tessier 1938) ; En pays neufs (Maurice Proulx 1937, sur le défrichement de l'Abitibi). Puis l'ONF (l'Office National du Film) avait promu la création d'un cinéma 'faisant connaitre aux Canadiens le Canada vu par les Canadiens', et son réseau de films et salles éclipsa celui de l'Eglise. Sous l'égide du 'maître' John Grierson, venu d'Angleterre diriger l'ONF, se construisit après-guerre la grande réussite du Canada dans le domaine des documentaires, et tout particulièrement au Québec après que l'ONF se fût installé à Montréal (1956).

En pleine époque de déferlante télévisuelle et de fermeture de salles, ce fut la prise de conscience nationaliste qui suscita au Québec la rage de produire en français et de parler de soi pour affirmer que l'on existait bien. On partait de rien : un seul long métrage produit au Québec en 1962, après dix ans de disette ; 4, 5 puis 8 les années suivantes, mais sur cette vingtaine de films, 8 ne furent jamais diffusés et les autres ne connurent que des circuits parallèles ou universitaires. Les vraies salles appartenaient aux Américains.

Mais l'élan était pris, le cinéma québécois existait, et il n'a pas cessé de surprendre depuis, avec une présence remarquable en France : près d'un film sur dix a traversé l'Atlantique, ce qui est une haute proportion (certes le langage y est pour quelque chose, mais certains films québécois en version originale mettent l'auditeur français à dure épreuve !) Une quinzaine d'entre eux ont été sélectionnés à Cannes dans l'une ou l'autre des sections, et quatre y ont été primés : Les Ordres (1974, Prix de la mise en scène), J.A. Martin, photographe (1977, interprétation féminine pour Monique Mercure et Prix oecuménique), Jésus de Montréal (1989, Prix de la mise en scène) et cette année Mommy (2014, Prix spécial du Jury) – ainsi que bien d'autres titres dans bien d'autres festivals (notamment à Berlin.)

Pour mettre un peu de chair sur ce squelette, suivons le parcours du temps en saluant au passages des réalisations particulièrement réussies ou révélatrices. Il est de tradition de commencer par Les raquetteur s, de Michel Brault et Gilles Groulx (14 min, 1958), documentaire d'esprit et de technique révolutionnaires sur... une convention canado-américaine de clubs de pratiquants de la marche à raquettes dans la neige : le cinéaste se fond dans la manifestation, la filme en y participant, caméra à l'épaule et prise de son directe, et le montage n'a pas besoin de voix off, tout est dans l'image et le son captés. C'était le premier film de la section française de l'ONF.

Films des Débuts

C'est Brault encore, et Pierre Perrault, qui réalisent en 1963 Pour la suite du Monde, mise en mémoire d'une communauté de pêcheurs de l'île aux Couldres, se sachant condamnés par la marche du monde, mais acharnés cependant à laisser derrière eux les traces nécessaires «à la suite du monde ». Ici se révèle une ligne de force du cinéma québécois d'alors : vénérer et condamner, du même mouvement, une société qui incarne les luttes et les souffrances du peuple qui l'a bâtie ainsi contre force vicissitudes, mais qui se trouve aussi pétrie d'injustices et d'impuissances qu'il faudra éradiquer pour se libérer et construire un futur. Deux autres noms à signaler dans cette même veine: Claude Jutra, dont A tout prendre (1963) enfreint le tabou des relations sexuelles interraciales, et Gilles Carle qui le premier raconte non plus la campagne ou la forêt, mais la ville, en hiver, dans La vie heureuse de Leopold Z (1965).

Comme on le verra plus tard avec la movida espagnole, la libération des carcans anciens prend aussi la tournure de la ‘sexploitation’ avec par exemple deux triomphes commerciaux, Valérie, (1969, 50 000 dollars de budget, deux millions de recettes) de Denis Héroux qui deviendra plus tard un ponte couvert d'honneurs du cinéma québecois, ou Deux femmes en or (Claude Fournier, 1970) qui en effet rapportèrent. Quant à Claude Jutra à nouveau, avec Mon oncle Antoine (1971) il dresse un tableau perspicace des difficultés de la société à prendre le virage de la modernité. Carrément politique, Les ordres (Brault 1974, prix de mise en scène à Cannes) documente par la fiction la 'crise d'octobre 1970', qui vit l'assassinat d'un homme politique par les indépendantistes québécois et une 'loi des mesures de guerre' permettant alors d'entreprendre la répression.

Fin tableau psychologique d'une société imprégnée par la grande nature environnante, J.A. Martin photographe, (Jean Beaudin 1976) a remporté le Prix œcuménique de Cannes l'année suivante, et valu à sa vedette Monique Mercure (l'une des Deux femmes en or,) le prix d'interprétation. Autres grands titres de la peinture sociétale d'alors, le très admiré Les bons débarras, (Francis Mankiewicz, 1980) sur la solitude ; une grosse production de Héroux, Les Plouffe, (Carle, 1981), portraits typiques du peuple québecois ; ou encore Elvis Gratton (Pierre Falardeau,1981) caricature férocement le colonisé, admirateur béat de son dominant.

Dans ce paysage outrageusement masculin, quelques femmes purent quand même se faire une place. Anne-Claire Poirier, dans Mourir à tue tête (1979) met à l'écran l'intolérable mais tolérée brutalité conjugale, tandis que Lea Pool, très concernée par la recherche d'identité des femmes, conquiert à son tour un prix œcuménique à Berlin (Emporte-moi, 1988).

Après l’angoisse identitaire

Un des réalisateurs les plus connus en France, Denys Arcand, fera ici le pont entre la période de l'affirmation identitaire – se raconter pour exister – présente en filigrane des oeuvres citées jusqu'ici, et celle qui lui fit suite, aux préoccupations moins spécifiques, rejoignant en fait les thèmes du cinéma occidental dans ses diverses déclinaisons. Ses premiers films, tels Seul ou avec d'autres (1962) ou On est au coton (1970, censuré pendant six ans pour sa critique des industriels du textile !) relèvent encore de la première catégorie. Avec son grand succès, Le déclin de l'empire américain (1986), il acquiert une audience très large pour un tableau de groupe qui parle d'une société en mutation rapide : beaucoup y ont reconnu, sinon eux-mêmes, du moins des voisins, ce qui est plus confortable. On lui doit encore Jésus de Montréal (prix œcuménique à Cannes, 1989), mise en situation astucieuse dans un contexte moderne de quelques aspects du message christique, ou Les invasions barbares (2003) qui fait réapparaître les personnages du Déclin, dans un registre plus sombre.

Désormais l'angoisse identitaire a disparu, et la thématique du cinéma québecois rejoint celle des sociétés occidentales, avec une ouverture sur le monde extérieur qui fut curieusement stimulée, dans les années 1990, par l'opération télévisuelle dite La course (diverses variantes successives de La Course autour du monde, célèbre émission des années 1970 en France, qui envoyait voyager de jeunes cinéastes) : une proportion étonnante de ses protagonistes est allée enrichir les rangs de la cinématographie québécoise. Ce fut le cas de Philippe Falardeau, Congorama (2007), Monsieur Lazhar (2011) ; Richard Trogi, Québec-Montréal (2002) ; Yves-Christian Fournier, Tout est parfait (2008) ; etc. Parmi ceux-ci, se détache Denis Villeneuve (Incendies, 2010 ; Prisoners, 2013) qui fait figure de chef de file d'une nouvelle génération où brille également Xavier Dolan le surdoué : avec Les amours imaginaires, 2010, ou Lawrence Anyways, 2012, on pouvait trouver que sa virtuosité tournait un peu à vide ; mais après le remarquable Mommy, reconnu par le prix du Jury au festival de Cannes 2014, c'est une vraie maîtrise du sujet et de son traitement qui s'affirme désormais. De cette nouvelle cuvée on retiendra aussi Jean-Marc Vallée (C.R.A.Z.Y, 2005), Bernard Émond (La neuvaine, 2005), Sébastien Pilote (son délicat Démantèlement, avec le magistral Gabriel Arcand, a été remarqué par le jury œcuménique l'an dernier) ou encore Chloé Robichaud, dont le simple mais plaisant Sarah préfère la course est encore sur nos écrans. Sans oublier, il y a peu, le grand succès commercial de la comédie farfelue Starbuck (Ken Scott, 2012) dont le héros est un donneur de sperme qui réalise sur le tard que cela lui donne une progéniture...

Loin de la situation indigente rappelée au début de cet article, l'industrie cinématographique québécoise (longs métrages de langue française), bénéficiant d'un soutien public efficace à travers l'ONF et, pour le financement, la SODEC, en est venue à produire de nos jours 20 à 30 films chaque année : sa présence et ses succès sur nos écrans en sont d'autant plus méritoires. Quant au cinéma canadien anglophone, soumis à l'irrésistible attraction du géant voisin qu'illustre James Cameron avec ses triomphes étatsuniens (Titanic, Avatar ), il a quand même réussi à garder pour lui deux grands réalisateurs, Atom Egoyan et David Cronenberg, tous deux sélectionnés à Cannes en 2014 (avec Captives et Maps to the Stars ).

Jacques Vercueil

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