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On ne sait pas grand-chose de la biographie de Kantemir Balagov. Il est né en 1991 à Nalchik, au Nord du Caucase. Il est monteur, réalisateur et scénariste. Il a fait des études de cinéma à très bonne école puisque qu’Alexandre Sokourov, qui a été l’élève de Tarkovski, a été son professeur à l’université. Sokourov a établi son école de cinéma à Nalchik et a soutenu le projet de Balagov puisqu’il a contribué? à la production et à la direction artistique du film. Avant Tesnota, une vie à l’étroit il semble que Balagov ait dirigé un court documentaire (Andryukh) et deux courts métrages (Molodoy eschyo et Pervyy ya) dont aucun n’a été distribué en France. Ce film est passé à Cannes 2017 dans la sélection Un certain regard et a reçu de nombreuses récompenses dans les festivals européens.


Tesnota

Une vie à l'étroit

Nalchik, ville du Nord Caucase en 1998. Llana, 24 ans, travaille dans le garage de son père. Un soir la famille et les amis se réunissent pour célébrer les fiançailles de son jeune frère David. Dans la nuit David et sa fiancée sont kidnappés et une rançon est réclamée. Comment faire pour réunir la somme demandée ? Un évènement qui va bouleverser la vie familiale, et particulièrement celle de Llana.

Dire que c’est un premier long métrage d’un jeune homme de 27 ans ne fait qu’ajouter à l’admiration que l’on peut avoir pour l’éblouissant talent de ce réalisateur qui, dans un véritable coup de maître, nous donne un vrai bijou de cinéma. Tesnota est en effet un film d’une très grande maîtrise, qui provoque un véritable choc visuel par le choix des couleurs, le cadrage étroit, oppressant, l’utilisation du format de pellicule en 1 :37 qui accentue l’enfermement dans lequel se situe ses personnages. Le réalisateur est parti d’un fait divers qui s’est produit dans les années 90, à Naltchik, ville du Nord du Caucase. Certes c’est l’histoire d’un enlèvement qu’on ne voit d’ailleurs pas, mais il n’est que prétexte d’une part pour décrire le chaos familial et l’enfermement qu’éprouve une jeune femme dans son milieu, dans sa communauté, dans sa famille, dans « sa tribu » comme le dit sa mère ; d’autre part, même si les problèmes politiques restent hors champ, les tensions sociales, que ce soit au sein de la communauté juive qui n’est pas aussi solidaire qu’on aurait pu l’espérer, les antagonismes ethniques, où Russes, Kabardes, Balkars, musulmans se haïssent mais s’accordent sur l‘antisémitisme, sont en toile de fond. De même la guerre de Tchétchénie (insoutenable scène d’égorgement de soldats russes vue au travers d’une cassette VHS) qui divise et provoque des tensions, la présence de groupes mafieux qui enlèvent et rançonnent. Vision sombre de cette société russe qui rapproche le réalisateur des Andreï Zviaguintsev ou Sergei Lonitsa.

Dans ce contexte le réalisateur nous donne le magnifique portrait d’une jeune femme, garçon manqué, qui lutte pour son indépendance, libre, farouche, rebelle, déterminée. Llana, portée par une actrice fascinante, Darya Zhovner dont il semble que ce soit le premier rôle, étouffe dans une communauté, dont le cinéaste, par la couleur des décors, des lumières sur les visages, de la musique de fête entrainante, nous montre la chaleur enveloppante, mais asphyxiante par ses rites, ses normes étroites et ses préjugés. La force de ce film est telle que nous étouffons avec Llana. Et même quand elle s’échappe pour un moment de liberté avec son petit ami, un kabarde musulman, elle se retrouve dans des lieux fermés où par ses excès d’alcool et de musique techno qui manifestent sa révolte, elle se met en danger. Révolte qui ira jusqu’à décider de perdre sa virginité – et son amoureux qui la rejettera – lorsqu’elle apprendra qu’elle devra se sacrifier pour sauver son frère en devenant la femme d’un homme qu’elle n’aime pas. 

Ce film frappe aussi par la maitrise du réalisateur et son grand talent à montrer l’enfermement, l’étouffement, la vie à l’étroit. Cadrages resserrés sur les personnages, utilisation du format carré et de la lumière, qui n’est pas sans rappeler la technique de Xavier Dolan, donnent à ce film une puissance et une force qui ne peut laisser indifférent. On n’oubliera pas cette scène où l’héroïne en très gros plan, nimbée d’une couleur bleue très froide semble se débattre et être prisonnière d’un endroit dont elle ne peut sortir. Métaphore qui contient toute la problématique du film. Car malgré toute son énergie Llana ne réussira pas à sortir de son cadre familial et social. Un beau film puissant qui est de bon augure pour le futur de ce jeune réalisateur.

Marie-Jeanne Campana

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