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Dreyer, protestantisme… et Gertrud

Que peut-on dire à propos du protestantisme de Carl Dreyer ?

par Jean Lods
(Contenu d’une intervention donnée le 28 novembre 2009 à Caen à la suite d’une projection de Gertrud prenant place dans le cadre d’une rétrospective consacrée à l’œuvre de Carl Th. Dreyer).

Il y a une contradiction apparente dans l’œuvre de Dreyer. Il a en effet la réputation d’être le cinéaste protestant de référence, celui dont une grande partie de l’oeuvre est consacrée à l’expression de sa foi.
 
On peut constater en effet qu’il a tourné essentiellement des films au contenu ou à thème religieux, profondément marqués par le protestantisme. Et le film qui devait être son grand œuvre, le film à la préparation duquel il a consacré plus de trente ans de son existence — sans malheureusement pouvoir le réaliser — était un film sur la vie de Jésus.
On peut aussi remarque que deux maîtres mots de son œuvre sont : vérité et amour (on les trouve en particulier à la base de Ordet comme de Gertrud). Ce sont aussi deux maîtres mots du christianisme, modèle de spiritualité et de vie auquel Dreyer ne cesse de se référer.
 
A l’inverse, on peut souligner que Dreyer se livre le plus souvent à une attaque en règle des institutions religieuses chrétiennes, s’en prenant aussi bien à leur comportement que dans leur fondement. Dans leur comportement, car il les montre comme des institutions répressives à l’égard de l’individu. Dans leur fondement même, car, par exemple, il considère que Jésus était un homme, et uniquement un homme. Quant aux miracles, il leur attribue une cause naturelle reposant sur l’existence d’une sorte de cinquième dimension (après la quatrième, celle du temps, découverte par Einstein), celle du psychisme, qui est encore à découvrir.
 
On peut risquer plusieurs pistes pour tenter d’interpréter cette contradiction :
 
— On connaît le souci obsessionnel, presque maniaque, de vérité de Dreyer dans son activité de créateur. On peut penser que, de la même façon qu’il refusait tout maquillage à ses acteurs pour pouvoir filmer la vérité de leurs visages, il a obstinément cherché la vérité du christianisme sous le fard de l’institution, reprochant à celle-ci de manquer de fidélité à l’origine à laquelle elle prétend se référer.
 
— On peut aussi penser qu’il y a en lui la présence simultanée d’un refus de croire en ce qu’on lui a appris et le besoin de croire malgré tout. En ce sens je trouve Dreyer très moderne : la distance prise par beaucoup d’hommes et de femmes d’aujourd’hui par rapport à leurs racines chrétiennes n’a pas supprimé pour autant le besoin de sacré et de sens qui est inhérent à l’être humain. C’est, me semble-t-il, ce besoin de sacré et la recherche de ce sacré que Dreyer traduit à travers toute son œuvre, et c’est un sens à la vie humaine qu’il veut trouver en cherchant la vérité à travers les textes bibliques. Une vérité qu’il estime avoir été, déformée, falsifiée, et qu’il s’agit de retrouver sous les sédiments qui l’ont recouverte.
Une vérité, qui, enfin atteinte, ne s’identifie pas forcément à la foi en un Dieu. Et c’est là où Gertrud me paraît un film particulièrement intéressant : Gertrud est une femme dont la quête est toute de transcendance, une transcendance dont le contenu n’est pas Dieu mais une sorte de sérénité ultime. On y reviendra.

Mais, à propos de cet acharnement de Dreyer à interroger sans cesse les textes bibliques pour en extraire une vérité nouvelle, on peut noter à son propos qu’il s’agit là d’un comportement typiquement protestant : on retrouve chez Dreyer le « semper reformanda » cher aux Eglises de la Réforme. Un comportement largement représenté dans Ordet où, non sans une certaine ironie, Dreyer met face à face plusieurs conceptions de l’Eglise et de la foi: celle de Borgen Morten, le riche fermier luthérien adepte de Grundtvig, celle de Peter, le tailleur, qui appartient à la terriblement austère Mission intérieure (l’un et l’autre s’accusant mutuellement, l’un de « chrétien réjoui », l’autre de « figures d’enterrement »), mais aussi celle du pasteur luthérien de la paroisse, celle de Johannes, le fou vaticinant avec des phrases dont le style est directement repris des versets des évangiles, celle de Inger, (la belle fille de Morgen) et de sa fille qui, elles, figurent la foi vivante, loin de toute inscription dogmatique.
 
A partir de ces données, quelles vont donc être les grandes lignes de la spiritualité de Dreyer ? On trouve ainsi :
 
— Les deux maîtres mots déjà évoqués : vérité et amour. Ils vont imprégner toute son œuvre. Et le mal, contre lequel Dreyer ne cesse de lutter, vient toujours du non respect ou de l’oubli de ces valeurs. Ses films parlent en permanence des forces du mal, et de l’amour qui est l’arme contre elles.
 
— Un peu comme une conséquence des deux mots précédents, une lutte contre l’idolâtrie et l’intolérance. Car l’idolâtrie, qui enferme l’infini de l’être dans le fini d’une représentation, est une négation de la vérité qui ne connaît pas de limites. Et l’intolérance est une conséquence de l’idolâtrie, car elle rejette tout ce qui n’est pas contenu dans l’idole.
 
— Ensuite, découlant également des termes précédents, c’est à dire de la lutte contre l’idôlatrie et l’intolérance, l’œuvre de Dreyer donne à assister à un affrontement entre foi et religion, entre amour infini et finitude, entre individu et société répressive, entre parole vivante et lettre écrite (ce sera là un des thèmes majeurs d’Ordet).

On sait à ce sujet que les protestants sont gens du Livre, et par là de l’écrit. Et l’écrit pèse d’un poids terrible dans l’œuvre de Dreyer. Ce sont souvent des textes écrits qui déterminent le déroulement de l’action. Ils sont, plus encore que la matérialisation de la Loi, l’expression d’un destin, ou plutôt d’une prédestination. On y reviendra à propos de Gertrud.
 
— Une conception du sacré qui fait fi de tout surnaturel : l’âme est dans le corps et ne saurait être ailleurs. Dreyer est le cinéaste de l’incarnation. (« J’aimais aussi son corps », dira MIkkel dans Ordet , lorsque sa femme, Inger, mourra, signifiant qu’en perdant son corps il a aussi perdu son âme). L’âme est dans le corps, et elle en est le rayonnement. D’où l’acharnement de Dreyer à la saisir sur les visages. On a souvent cité la phrase de Henri Langlois : « Dreyer radiographiait les âmes ». Une radiographie qui fait des corps un miroir de l’âme.
 
— L’affirmation de l’aspect rédempteur de la souffrance. Mais peut-être serait-il plus exact de dire que pour Dreyer le choix d’un chemin pavé de souffrances est nécessaire pour arriver à la vérité et au salut de l’âme. C’est ainsi le chemin suivi aussi bien par Jeanne dans La Passion de Jeanne d’Arc que par Gertrud.
 
— Une progression dans la vie dont le sommet est une solitude exigeante, sereine, absolue sinon orgueilleuse. C’est celle de Gertrud. On y reviendra. Mais c’est aussi celle de Dreyer lui-même dont on peut dire qu’il a mis toute sa vie dans son œuvre avec autant de force que le mystique met sa vie dans sa foi. La réalisation de l’œuvre pour Dreyer est une quête de transcendance, et son œuvre elle-même ne parle que de transcendance. « Le but de la vie d’un écrivain est dans son œuvre » disait Proust. Je pense que Dreyer pourrait reprendre la formule à son compte.
 
— Sauf dans deux films (Le maître du logis et Les fiancés de Glomdal), le face à face systématique avec la mort ou le tombeau. Un face à face qui, selon les cas prend une allure de rendez-vous, de dénouement ou de délivrance. Ce face à face prend d’ailleurs une forme tout à fait particulière dans Ordet.
 
Que retrouve-t-on de ces grandes lignes dans Gertrud ?
 
Gertrud est un film merveilleusement bienvenu pour parler du contenu religieux des films de Dreyer, parce que justement c’est une de ses rares oeuvres où l’on ne parle pas de religion… sauf à l’intérieur d’une seule réplique de Gertrud, où elle dit précisément qu’elle ne croit pas en Dieu. Et pourtant, c’est un film qui, entre autres, ne parle que de quête spirituelle. Je dis « entre autres », car une des richesses de Gertrud, c’est la multiplicité des approches qu’il propose :
 
— C’est un film qui, comme la pièce de Racine, Bérénice, parle de séparation : Gertrud est une femme que Dreyer montre dans le cours de séparations successives, et entre autres d’avec elle même et de ce qu’elle était pour arriver à sa propre vérité
 
— A ce titre, et ce n’est pas un de ses moindres intérêts, c’est un film sur le dépouillement, sur la conquête d’une vie de plus en plus ascétique d’où est éliminé tout ce qui n’est pas essentiel.
 
— C’est aussi un film qui met en opposition deux formes d’amour : l’amour fait de compromis proposé par tous les hommes que Gertud rencontre et celui, total, auquel la jeune femme aspire. Avec, au centre du film et comme le sommet de la pyramide de sa construction, cette théâtrale scène du banquet où les étudiants viennent glorifier Gabriel pour son œuvre consacrée à un amour qui soit fusion du corps et de l’esprit, alors que lui même, tout attaché à sa carrière, est incapable de vivre ce qu’il proclame. On peut d’ailleurs voir dans cette scène une sorte de cérémonie religieuse en l’honneur de l’amour. Gabriel y apparaît comme le fondateur d’une sorte de religion qu’il est lui même incapable de vivre dans sa vérité. Et l’on retrouve là une nouvelle expression d’un thème fréquemment développé par Dreyer : la difficulté à faire cohabiter l’idéal et le vécu.

— On peut y voir aussi un film sur une femme insatisfaite, narcissique à l’extrême, un peu adolescente demeurée qui aime comme on aime à quinze ans, qui demande aux hommes plus qu’ils ne sont en mesure de donner, et qui, amère et déçue, se replie dans la solitude et dans un sentiment moins brûlant que l’amour : l’amitié.
 
Ces différents regards sur Gertrud ne s’excluent pas l’une l’autre, ils coexistent tous ensemble, et il faut même leur ajouter une autre interprétation qui est celle qui nous intéresse le plus dans le cadre de cette réflexion consacrée à la spiritualité de Dreyer : Gertrud est un film qui tient à la fois de la méditation sur le sens de la vie et de l’itinéraire mystique.
 
Méditation sur la vie : elle est centrée, plus que dans aucun autre film de Dreyer, sur les deux grands thèmes : la vérité et l’amour. Mais les deux thème se rejoignent, la vérité à trouver étant celle de l’amour véritable. L’épitaphe que Gertrud veut voir inscrite sur sa tombe, ce sont les mots « Amor omnia », l’amour est tout, et le résumé qu’elle donne de sa vie reprend cette idée : « J’ai beaucoup souffert, je me suis souvent trompée, mais j’ai aimé ».

L’amour auquel Gertrud aspire est un amour absolu, infini, qui refuse le partage, et qui, par son absence de compromis, dépasse les possibilités de l’amour proprement humain. Et qui, n’étant pas basé sur les exigences des sens, n’est pas dévoration de l’autre ou par l’autre. On retrouve là, dans une radicalité parfois difficilement supportable tant les exigences de Gertrud paraissent extrêmes, l’opposition entre Eros et Agapé.

Itinéraire mystique : on en a déjà évoqué plus haut l’idée, en disant de Gertrud qu’il s’agissait entre autres d’un film sur le dépouillement. Gertrud élague l’une après l’autre toutes les branches de sa vie et trouve enfin son accomplissement dans une sorte de solitude. Je dis « sorte » de solitude, car il s’agit en fait d’une sérénité permettant un face-à-face avec une transcendance mal définie, qui pour un croyant se nommerait Dieu. La véritable solitude pour Gertrud, c’était celle d’autrefois, c’était celle caractérisée par une absence totale de regards échangés entre elle et les autres acteurs de son existence : chacun était dans son rêve, et, comme le dit Gertrud à son amant, Erland, « Tout est rêve ». A l’inverse, dans celle nouvelle phase de la vie de Gertrud, on peut noter ce plan magnifique qui traduit la réalité enfin conquise, c’est à dire cette plénitude à laquelle elle est parvenue de haute lutte : Je veux parler de ce plan où Gertrud et Axel sont face à face, filmés de profil en plan rapproché épaule, et l’on voit entre eux, à la hauteur de leurs bouches, le feu de la cheminée dont les flammes semblent faites de leurs paroles.

 On peut noter que cette solitude sereine est proche de celle à laquelle aspire Jeanne dans La Passion de Jeanne d’Arc : lorsque ses juges disent à Jeanne que si l’Eglise l’abandonne, elle sera seule, elle répond : « Je serai seule… avec Dieu »
 
Mais il n’y a pas de vérité sans lutte pour devenir ce que l’on est, sans conquête de son identité. Une conquête qui, pour Gertrud, passe par la reconnaissance et l’accomplissement.
 
Tout d’abord, la reconnaissance : Gertrud refuse d’être prisonnière des images que l’on a d’elle et où on l’enferme. Je fais par exemple référence à cette scène (il y en aurait d’autres à citer) qui se déroule lors de ses adieux à Gabriel. On la voit éteindre les bougies que Gabriel avait allumées de part et d’autre du miroir où elle était apparue comme un reflet. Par ce geste où elle souffle les bougies et où le miroir apparaît ensuite vide de tout image, elle exprime à l’évidence son refus d’être une icône.
 
— Accomplissement : l’identité de Gertrud est double, et c’est contre cette dualité qu’on la voit combattre pour arriver à la vérité de son être. Elle est ainsi cette femme qui ne rêve que d’un amour total, exclusif, où corps et esprit se confondraient comme dans le poème de Gabriel. Mais elle est aussi celle qui a épousé Kanning parce que, dit-elle ses sens avaient leurs exigences, et aussi celle qui est attirée par Erland, beaucoup plus jeune qu’elle. La coexistence en elle d’un double où le moi idéal est prisonnier de la sensualité d’un autre moi est traduite par trois images : celle de la scène d’amour chez Erland, où l’on voit l’ombre de Gertrud (son double) se déshabiller ; celle de la statue de la Vénus nue dans le parc, présente en arrière plan de Gertrud, et qui reste dans le champ alors que la jeune femme en est sortie ; celle enfin de la tapisserie représentant une femme nue attaquée par des chiens ; et Dreyer, pour marquer la correspondance entre Gertrud et cette tapisserie, rappelle le rêve où Gertrud se voyait de la même façon attaquée par des chiens. Cette dernière scène correspond à un moment (le seul du film), où l’on voit défiler autour de Gertrud tous les hommes de sa vie : tous les « chiens » dont elle se sent menacée en rêve sont là. On sait qu’en psychanalyse la peur signifie souvent le désir, et on peut se demander si la peur de Gertrud, nue, attaquée par les chiens, ne signifie pas le désir de l’être. On peut d’ailleurs remarquer que, dans cette scène, le décolleté de Gertrud est légèrement élargi, comme si elle était prête à sortir nue par le haut de sa robe, et que la lumière rend la chair de ses épaules particulièrement sensuelles.
 
Mais, au de là de cette quête d’amour et de vérité de dont les étapes successives marquent le cheminement de Gertrud, d’autres thèmes, cités plus haut comme caractérisant la spiritualité chrétienne de Dreyer à travers son œuvre, se trouvent également développés dans ce film :
 
— Il y a ainsi l’idée de la souffrance vécue comme un parcours obligé pour parvenir au salut : Gertrud, plutôt que d’accepter un banal bonheur humain avec ses compromis, choisit de souffrir (et aussi, il faut le dire, de faire souffrir, c’est toute l’ambiguïté de Gertrud et du film, Gertrud n’est pas une sainte, ne recherchant que son salut personnel). C’est l’acceptation de cette souffrance qui la conduit à la sérénité. Par ce thème encore, Gertrud rejoint Jeanne qui disait « Ma victoire ?... Mon martyre. »
 
— Il y a encore le texte de ce poème, écrit alors qu’elle avait seize ans :
« Regarde moi, suis je jolie ? Non, mais j’ai aimé. Regarde moi, suis-je jeune ? Non mais j’ai aimé. Regarde moi, suis-je en vie ? Non, mais j’ai aimé ».
qui semble une préfiguration de sa vie, et qui introduit l’idée très protestante (calviniste sans doute plus que luthérienne) de prédestination. Prédestination, et non destin. Car la prédestination s’oppose au destin en ce qu’il s’agit d’un cheminement choisi et accepté à chaque pas, presque voulu, alors que le destin s’abat aveuglément : Œdipe tue son père sans savoir que c’est son père et épouse sa mère sans savoir non plus qu’il s’agit de celle qui l’a mis au monde. Tandis que Gertrud, comme Jeanne d’ailleurs, est une Antigone. Leur liberté à l’une comme à l’autre s’exprime dans le choix qu’elles doivent faire — et qu’elles font — entre une résignation à une vie qui est une trahison d’elles même, et, dans un cas la solitude, dans l’autre la mort.
 
— Et l’on trouve enfin (comme dans La Passion de Jeanne d’Arc, et comme, bien que d’une façon différente, dans Ordet) l’idée du rendez-vous avec la mort : cette porte derrière laquelle Gertrud disparaît et sur laquelle on s’attarde dans un long plan fixe est celle du tombeau, vécue ici dans l’idée d’un dénouement de toute chose, d’un pas ultime vers la sérénité. Cette porte donnant sur l’éternité, ce sera aussi la dernière image filmée par Dreyer. « Ma délivrance ? La mort », disait Jeanne.

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