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Et maintenant on va où ?

Présentation du film lors de l'assemblée générale d'Interfilm à Hanovre, juin 2013

par Waltraud Verlaguet

J’aimerais partager quelques réflexion sur Et maintenant on va où ? de Nadine Labaki. Il s’agit pour moi d’un des meilleurs films que je connaisse et je voudrais expliquer pourquoi.
Dès la première image j’étais scotchée à l’écran – ou disons, dès la deuxième image.
Le film commence par un groupe de femmes, vêtues de noir, marchant vers le spectateur, évoquant le parodos, le chœur des tragédies antiques prenant place dans l’orchestre au début du spectacle. Et, comme le chœur antique, le groupe quitte le spectateur à la fin du spectacle au cours du exodos. Dans notre film, parodos et exodos correspondent à des cortèges funéraires : des femmes rendent hommage à leurs hommes et leurs fils, morts durant les conflits.
Mais les deux, parodos et exodos, sont en quelque sorte brisés par un genre de pas de côté. Au début c’est un mouvement de hanche, inclinant les femmes vers le côté, qui crée une surprise visuelle : le spectateur doit se poser la question si c’est sérieux – et un enterrement est normalement sérieux – ou si c’est une blague. C’est pourquoi j’ai dit que j’étais scotchée à partir de la seconde image.
A la fin du film, l’indécision quant à l’emplacement de la tombe est montrée par un revirement  - celui du groupe et celui de la caméra – créant à nouveau une surprise visuelle et un rire libérateur.
Entre ces deux images, le film balance constamment entre tragédie et comédie, mais il s’agit de plus que cela.
Voyons d’abord les caractéristiques de la tragédie. La tragédie antique  met toujours en scène de hauts personnages aux prises avec des devoirs contradictoires envers les dieux sans aucune issue. L’origine religieuse est évidente. La tragédie vise l’édification du spectateur en inspirant de la crainte et de la compassion. La fin est toujours tragique avec la mort d’au moins un des personnages principaux.
La comédie antique par contre raconte des histoires du petit peuple. Il s’agit souvent d’histoires d’amour où les deux amants sont d’une façon ou d’une autre empêchés de se rencontrer, un happy end est requis et les spectateurs sont invités à trouver du plaisir.
Nous trouvons tous ces éléments dans notre film.
Même s’il s’agit plus d’un conte de fée que d’une histoire supposée vraisemblable, le conflit entre les communautés évoque la situation politique du Proche Orient qui ressemble fort à une tragédie où aucune solution ne semble possible. Chacun insiste sur ses devoirs envers sa communauté et son Dieu. L’origine religieuse est évidente.
De l’autre côté nous avons aussi notre histoire d’un amour contrarié et plusieurs épisodes sont juste très drôles. Mais y a-t-il un happy end ? Nous y reviendrons.
Il y a plusieurs années, j’ai eu la chance d’assister à Cannes à une leçon de cinéma de Youssef Chahine. Il expliquait que l’art consiste à montrer l’ennui sans ennuyer le spectateur. De la même façon j’ai envie de dire que les meilleurs films sont ceux qui mettent en scène les grands problèmes humains sans déprimer le spectateur – comme par exemple aussi Looking for Eric de Ken Loach.
Dans Et maintenant on va où ? les différents éléments de la tragédie et de la comédie ne sont pas seulement mélangés, ils se subvertissent mutuellement pour mener vers quelque chose de nouveau.
Il s’agit de gens du petit peuple, mais ils sont comme des archétypes d’un conte-fée et par là ils acquièrent en quelque sorte le statut des grands personnages de la tragédie. De petites gens comme héros de solutions nouvelles sont le premier point que j’aimerais mettre en évidence ici.
Le deuxième concerne le départ du prêtre et de l’imam. Il est montré de façon hilarante : ils partent dans le même bus que les jeunes filles de petite vertu. Mais est-ce seulement drôle ? Je pense que ce départ évoque le Tsimtsoum, le retrait de Dieu dans la Cabale pour faire de la place pour la création. Le départ des chefs religieux  fait de la place pour de nouvelles actions humaines, créant ainsi – peut-être, espérons-le – une paix loin des devoirs religieux, ou plutôt de ce que les humains perçoivent comme ou prétendent être des devoirs religieux.
Le dernier point que je voudrais souligner concerne le changement de religion de toutes les femmes. Premièrement celui-ci affirme que la religion, en tant qu’organisation du comportement social, est susceptible de changer. Mais surtout il transfère ici la ligne de front qui ne passe plus entre les communautés mais à l’intérieur de chaque famille.  Si dans un couple l’homme et la femme sont des ennemis, il n’y a plus de couple, il n’y a plus de vie. Ainsi, la belligérance est portée à l’absurde et donc quelque part surmontée. Est-ce que l’amour entre homme et femme sera plus fort que l’agressivité entre les hommes ? C’est la question ici.
Aucune réponse n’est donnée. Le film se termine avec la question, où aller. Mais il ouvre quelques pistes. Le basculement entre tragédie et comédie met en question la linéarité de l’histoire, peut-être même de l’Histoire. Les parties comiques n’annulent pas la tragédie et les parties dramatiques n’empêchent pas le spectateur de rire l’instant d’après. Les deux sont tissés ensemble ce qui conduit le spectateur à considérer la question à partir d’un angle différent. C’est là exactement la fonction de l’humour, ce genre de pas de côté de la pensée qui permet de se regarder d’une façon nouvelle, comme de l’extérieur.
C’est là aussi la fonction de la poésie de dire quelque chose d’une façon nouvelle, rompant le rythme normal de la phrase et usant de métaphore pour faire éclore de nouvelles associations. Le lien entre poésie et mystique est évident. Les deux proviennent des mêmes racines et même aujourd’hui on peut dire d’un poète absolument athée qu’il a de l’inspiration… Mais j’aimerais aller plus loin et dire que cette rupture des rythmes de la vie quotidienne pour faire advenir quelque chose de nouveau est le cœur même de la spiritualité.
J’aimerais alors oser l’hypothèse que le balancement entre les niveaux de ce film a la même fonction que l’humour pour la pensée et la poésie pour le langage, fonction que nous pouvons voir comme profondément spirituelle qui ne se laisse jamais fixer en réponses mais reste toujours ouverte pour poser les bonnes questions. Et c’est là pour moi le vrai happy end. Et maintenant, on va où ?

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