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Festival de Leipzig 2007

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Un Jury Œcuménique au Festival du Film Documentaire de Leipzig

Le jury œcuménique de Leipzig était tout petit : quatre membres ! Ils étaient six autrefois, mais si bien logés qu’il a fallu réduire. En 2007, il comportait une dame et trois messieurs, venant d’Allemagne, de Suisse et de France – des compagnons sympathiques, ouverts, d’une grande compétence, expérience et finesse dans leurs analyses : j’ai beaucoup appris. On travaillait en anglais et en allemand, moi ne m’exprimant qu’en anglais, un autre juré qu’en allemand. Deux catholiques, deux protestants : à aucun moment n’est apparu un clivage selon ce critère – des clivages, il y en eut, mais ailleurs.

Chaque film étant projeté deux fois, nous avons d’abord établi un calendrier commun de visionnage. Puis tous les matins, au petit déjeuner, séance de travail sur les films de la veille : chacun présente son tour d’horizon rapide (films à prendre en considération, films d’intérêt mineur) puis, dans un second tour, chacun commente les films retenus au premier tour. Et on continue le lendemain. Une fiche d’analyse et notation avait été distribuée par le président du Jury, elle n’a jamais été utilisée. Chacun avait en tête par ailleurs les critères des jurys œcuméniques, qui nous avaient été communiqués à l’avance.

Pour la séance conclusive, nous étions convenus que pourraient être remis en jeu des films écartés antérieurement, mais ce ne fut pas nécessaire. Chacun a noté sur un papier ses trois « longs » préférés, et ses deux courts ». En effet, les films en sélection allaient de 8 à 135 minutes ;nous avions initialement décidé de ne pas les différencier, mais à la fin nous avons reconnu que l’on ne pouvait, dans l’échantillon en question, accorder autant de poids aux courts qu’aux longs. Nous aurions aimé proposer une mention pour le meilleur court (moins de 45 minutes, définition du festival) ;ce ne fut pas possible, mais notre favori eut le prix d’un autre jury.
La discussion la plus approfondie a donc eu lieu à ce moment. Quatre films (longs) émergeaient de ce premier tri ;nous nous sommes exprimés et écoutés une fois de plus. Un film, que tous avaient cité en « pis aller », a pu être rapidement écarté. Un second l’a été aussi d’un commun accord après discussion de ses mérites, auxquels manquait l’originalité. Deux films restaient, fortement préférés par les uns ou les autres ;l’un suscitait de vives réticences, l’autre non, et ce dernier a été primé. Pour les courts, nous avions tous cité le même film en première ou seconde place, le choix était facile.

Il fallait faire connaître les décisions des Jurys avant le Vendredi minuit, la remise des prix ayant lieu le Samedi à 19 heures. Mais il fallait non seulement se décider, mais encore se justifier – rédiger la ‘motivation’. Nous remîmes notre copie le Samedi à zéro heures et pas grand-chose, mais nous avions oublié de signer le diplôme, ce qui fut fait au petit déjeuner le lendemain. Lors de la remise des prix, le Jury Œcuménique fut le premier appelé à faire connaître son choix, et le réalisateur eut la courtoisie de se déclarer très fier de ce prix « prestigieux ».

De quoi était composée la Sélection internationale que nous avions à apprécier ? 22 films (y compris un film hors-compétition, qui fut d’ailleurs projeté après la date limite de notification du prix) dont vous trouverez ci-dessous les résumés, accompagnés chacun d’un commentaire qui n’engage que moi. En bref, 13 longs métrages et neuf courts, tournés pour un tiers en 35 mm, un tiers en vidéo analogique et un tiers en vidéo numérique ;trois films tout en Noir&Blanc et deux en faisant un usage partiel. Films d’origine européenne pour la plupart, et surtout d’Europe du nord et de l’est, mais avec autant de sujets pris hors d’Europe qu’en Europe, et autant de sujets pris dans son pays qu’à l’étranger. Les thèmes balaient la panoplie classique du documentaire « humaniste » : affronter la souffrance, la mort, la sienne ou celle d’autrui, mais aussi la vie et les surprises ou les déchirements qu’elle nous réserve. L’humain est un animal social, auquel la société peut infliger les pires traitements (l’enfer, c’est les autres ?), mais que son esprit dote d’une capacité de survie incroyable, dont le pouvoir d’aimer. Tout cela n’est pas toujours gai, et les quelques moments humoristiques ou vraiment enjoués se sont fait remarquer. 

De nombreux jurys étaient au travail, mais tout le monde a remarqué que les prix et mentions ont été attribués à des films tous différents – ce qui montre d’une part, qu’il y en avait pour tous les goûts ;et d’autre part, qu’il n’y avait dans cette collection aucun chef d’oeuvre qui s’imposât.

Résumés et commentaires des films

Les films sont rangés dans l’ordre où ils ont été vus par le Jury. 

Les traductions des titres en français sont non-officielles. 

Serras da Desordem (The Hills of Desorder/Les Monts du désordre) de Andrea TONACCI, Brésil 2006 (35 mm, couleur, 135 min.) 

Résumé – Des colons ont massacré tous les membres d’un groupe d’indiens amazoniens, et enlevé un garçonnet. Seul autre survivant, son père s’est enfui dans les bois. Après dix ans d’errance, il débouche dans un village où il est bien accueilli, et où il découvre une civilisation totalement nouvelle pour lui. Il y passe des années, jusqu’à ce que les autorités en charge des indiens – protection et contrôle -– le confient, ayant vaincu les fortes réticences des villageois, à une famille d’anthropologues bienveillants. Puis il découvrira son fils disparu, intégré quant à lui dans « notre » monde. Il finit par retourner au fond de la forêt vierge, dans une tribu de son monde à lui. 

Commentaire – Ce film très intéressant formait un bon début pour le festival. Le sujet --– une histoire vraie (le massacre eut lieu en 1977) qui illustre, au-delà de l’horreur du crime, les insolubles difficultés de la mise en contact de modes de vie trop différents – mérite attention ;l’histoire, bâtie autour du personnage fascinant de l’indien survivant Carupiru, fait le tour de la question de façon intelligente. Le film est de facture agréable, presqu’en entier « rejoué » par ses personnages d’origine : on en est informé officiellement en fin de séance, quand est montrée à nouveau la scène d’ouverture – au sein de la forêt, Carupiru allume un feu – avec les trois mètres de recul qui font apparaître l’opérateur et sa caméra. Mais il souffre de faiblesses de construction, qui créent par exemple des confusions de temporalité : ainsi, lorsque Carupiru entre dans le village, fictivement au sortir des dix ans d’errance dans la forêt, et qu’il est accueilli, cette scène rejouée avec quelques habitants du village se fond dans la suivante, « prise directe », où le village lui souhaite bienvenue de retour parmi nous » … retour qui eut lieu certes, mais dix ans après la scène précédente ! Confusion gênante, au moment crucial du premier contact entre l’aborigène et les villageois modernes… Le recours au noir et blanc pour tantôt, évoquer les souvenirs de Carupiru, et tantôt colorer de grisaille ses moments d’angoisse, est aussi trompeur. La séquence violente du massacre des indiens, entièrement jouée celle-ci, du côté des tueurs comme des tués, introduit de façon déroutante une action de western au milieu d’un film jusque là d’anthropologie (reconstituée, ce que l’on ne sait pas encore). Les images de la vie des indiens dans leur forêt évoquent trop naïvement « la vie idyllique du bon sauvage », et n’apportent aucune information « anthropologique » sérieuse. En revanche, les personnages (vrais) du village accueillant sont attachants, et les fonctionnaires en charge des indiens, qui n’ont pas le beau rôle, n’en sont pas pour autant diabolisés. Surtout, ce grand diable tout nu de Carupiru, muet le plus souvent, car quand il parle personne ne le comprend, a un sourire tranquille qui fait plaisir à voir, et une placidité devant les expériences incroyables qui déferlent sur lui, qu’on lui envie. 

Jean Paul de Francesco UBOLDI, Italie 2006 (Beta SP, couleur, 9 min.) 

Résumé – Au Cameroun, le cinéaste entend parler d’un homme attaché hors du village à un arbre, pour y mourir abandonné. Il était insupportable, voleur, démoniaque, sorcier, et fut condamné par sa famille et notamment par son oncle, chef de la gendarmerie voisine. Sur place, un coin de brousse, Jean Paul est allongé à terre, sans abri ;le guide lui parle brutalement, tout en l’adjurant de ne pas se venger sur lui, après sa mort, car lui « n’y est pour rien ». Jean Paul, presqu’inaudible, demande à boire ;rien n’est fait. On repart ;un commentaire off nous fait savoir qu’il mourra dans la nuit qui suit.

 Commentaire – Fallait-il filmer ? N’y avait-il pas mieux à faire, comme donner à boire, ou sauver ? Le réalisateur explique son impuissance – il est étranger, inconnu, sans aucun droit ni pouvoir, ni capacité d’agir immédiatement, dans ce village de brousse, parmi ces gens en proie aux esprits et à la sorcellerie… Les images sont décentes, respectueuses autant que possible, le montage intentionnellement rendu transparent par des coupures au noir… Mais fallait-il filmer ? Y-a-t’il quelque valeur qui vaille plus que le désir obsédant de ne pas rater un scoop ? 

Rain in my Heart (Il pleut dans mon coeur) de Paul WATSON, Royaume Uni 2006 (Beta DIGITAL, couleur, 100 min.) Prix du syndicat ‘Arts et Media’. 

Résumé – Toni, Marc, Wanda, Nigel, quatre alcooliques graves, totalement intoxiqués, le corps détruit, au bord de la mort : Toni et Nigel décèdent pendant le tournage, Marc peu après. Ils sont à l’hôpital, tubés et perfusés, leurs pansements soulignant les ravages subis ;ils sortent et reviennent peu après, nouveau coma éthyllique. Marc vide grand verre après grand verre de vin rouge, de combien de bouteilles est-il approvisionné chaque jour, comment ? Les familles sont présentes, déroutées, désarmées – le médecin de l’hopital désabusé, tout autant désarmé. Il sait vers quelle fin ils sont en route, s’exprime sans détour vers eux et vers la caméra. Paul Watson s’intéresse surtout à deux personnes : Kate, épouse incroyablement solide, courageuse et aimante (« il ne m’a jamais battue ! ») de Nigel qui meurt d’une cirrhose acquise dix ans auparavant, car il ne boit plus depuis qu’il est avec Kate – et Wanda, femme solitaire, déprimée, auprès de qui le réalisateur acquiert un rôle de plus en plus évident et ambigu – lui non plus ne bat pas ! – qu’il tente de justifier face à sa caméra. 

Commentaire – Fallait-il filmer ? Est-ce parce que personne ne l’avait fait avant, qu’il fallait donner à voir cette déchéance et cette souffrance ? Watson a été repoussé par plusieurs dizaines d’hôpitaux avant que celui-ci lui laisse une étroite entrée – une seule caméra, lui seul, sauf quelques scènes où il est assisté par un stagiaire et une seconde caméra – et quatre patients seulement ont accepté d’être filmés. L’argument selon lequel « l’alcoolisme est un fléau grave, accepté de façon irresponsable dans nos sociétés, dont il faut faire connaître les conséquences atroces ! » lui permet d’étaler complaisament vomissements, bandages et suffocations. Faut-il donner tort à tous ces directeurs d’hôpital qui ne voulaient pas de ça, et les soupçonner de… de quoi ? Watson, après la projecrtion de Serras da desordem, reprochait à Tonacci d’avoir mal géré l’éthique de sa relation avec ses sujets, et lui dit : « Attendez de voir mon film ce soir ! ». Cette infatuation de prima donna et ses remarques « méthodologiques » en cours de film (il explique à Wanda le modèle documentaire de la mouche sur le mur : « Je ne peux vous arrêter [de boire], dans la mesure où je ne suis pas ici, bien que vous et moi sachions que j’y suis ! ») démenties pas les images qu’il montre, rendent d’autant plus insupportable la satisfaction évidente de Watson à se voir devenir important aux yeux de Wanda – un bourdon, plutôt qu’une mouche ! Mais mon allergie au vedettariat n’est pas partagée par tous, et le film a été primé par le Jury du Syndicat ver.di* (Media et Arts) : « Vous ne pouvez résoudre les problèmes – mais vous devez montrer qu’ils existent » (Paul Watson). 
* Vereinte Dienstleistungsgewerkschaft (Syndicat unifié des services)

Dirty Pictures (Hotel Diaries 7), Images Sales (Journal d’hôtel N°7) de John SMITH, Royaume-Uni+Palestine 2007 (BETA SP, couleur, 14 min.) Mention du Jury international (courts). 

Résumé – A Bethleem, John Smith filme le plafond de sa chambre d’hôtel, plafond formé de plaques dont certaines s’agitent ;puis le regard de la caméra sort par la fenêtre et se pose sur les hautes parois du mur qui serpente à quelques encablures, le Mur censé enfermer la Palestine. Autre chambre d’hôtel en Israël désormais, Smith se filme dans la glace de l’armoire tout en racontant son expérience de traversée de la frontière, et l’échec à en faire autant d’une femme palestinienne. 
Commentaire – Dans la mesure où le cinéma est fait d’images signifiantes (est-ce une proposition théoriquement acceptable ?) ceci n’est pas du cinéma, car ces images sont insignifiantes. Smith, coutumier du film de chambre d’hôtel (ce court métrage est le septième de la série « Hotel diaries »), se sert de ce squelette convenu pour y articuler librement une chair porteuse de sens… Je le soupçonne d’avoir soudoyé un employé de l’hôtel pour remuer ces plaques de plafond baladeuses qui apportent le seul moment intriguant (oh ! si peu !) d’un long quart d’heure de projection. On peut juger que le manque délibéré d’intérêt des images projetées – valise sur le lit, tiroirs de la commode, moulures de l’armoire... -– veut concentrer notre attention sur les propos de Smith… Pour moi, je ne crois pas que tant de charité soit méritée ;pourquoi chercher à sauver de la médiocrité ce tout petit film ? D’autant que lui aussi a été honoré d’une mention, par le Jury international : « Une façon personnelle de penser et filmer en même temps ». Nul doute, Gerald Ford n’aurait su en faire autant ! 

Kinder, Wie die Zeit vergeht (Children, as time flies/Enfants, comme le temps passe !) de Thomas HEISE, Allemagne 2007 (35 mm, N&B, 86 min.) Colombe d’argent du Jury international. 

Résumé – Dans Halle Neustadt, glauque ville nouvelle que domine la méga-entreprise pétrochimique Leuna, une famille éclatée : la maman, Jeannette, a auprès d’elle un nouveau mari et son second fils Paul du premier mariage ;Tommi, l’aîné, est en école spécialisée pour cas difficiles. Paul, jeune adolescent, fait tout bien ;Tommi, qui se croit presqu’adulte, fait tout mal : la mère met sa photo de côté, disant en substance Celui-là, c’est foutu ! ». Et Thomas son idole, le jeune frère de sa mère, est un néo-nazi… 

Commentaire – Ce film est le troisième d’une série (observation au long cours ») commencée dans les années 1990 : le réalisateur est manifestement un vieux complice, à qui on se confie facilement. Mais l’histoire présente certainement plus d’intérêt pour qui a déjà suivi cette famille, que pour qui la découvre, comme moi. Par exemple, on apprend que Jeannette est devenue chauffeur de bus, et on la verra dans son métier : cela m’a paru banal, mais j’ignorais que tel était son rève de jeune femme, quand elle débutait difficilement sa vie dans les épisodes précédents ! L’immeuble démoli où les jeunes se pourchassent en jouant une bataille était celui où vivait autrefois Jeannette, l’existence de nazillons comme Thomas était le sujet du premier épisode… il faut le savoir ! Un très beau travelling (la photo et les cadrages, très soignés, bénéficient de la délicatesse du noir-et-blanc) présente longuement le paysage industriel de Neustadt-Leuna, que l’on retrouvera en clôture, et on verra quelques personnages y travailler, mais cette mise en contexte inutile ne se reflètera nulle part ailleurs dans l’histoire… Une tranche de vie avec ses craintes, ses promesses, ses impasses… mais qui ne dit rien de spécial, détachée des deux autres épisodes. Il a reçu la Colombe d’argent (long métrage) décernée par le Jury international : « Crépuscule, paysage industriel, jeunes garçons, sombre futur – et l’Allemagne. » 

Kamienna Cisza (Stone Silence/Silence de pierre) de Krzysztof KOPCZYNSKI, Pologne 2007 (Beta DIGITAL, couleur, 52 min.) Prix du Jury Œcuménique (voir le texte ci-dessus). 

Résumé – Dans un village afghan, le réalisateur enquête pour savoir si Amina, femme mariée coupable d’adultère, a été lapidée. Officiellement (selon les religieux ;un magistrat dira autre chose), et répété par tous les villageois avec soulagement, « elle est morte d’un arrêt cardiaque. » Certes ! Sinon, elle ne serait pas morte... Première partie du film peu de jours après son décès, seconde partie dix-huit mois plus tard. Silences, mensonges, dénégations, contradictions, quelques bribes de vérité surgissent.

 Commentaire – Ce n’est plus le sort d’Amina qui nous préoccupe :- elle est morte, et d’ailleurs sa mère la condamne. Ni le fait ou non de la lapidation : bien que cette "vérité" ne soit jamais confirmée, notre conviction est bien établie. Non, l’intérêt du film est dans les contorsions de cette société (la famille, la communauté villageoise, bien sûr, mais il y aussi une Commission des droits de l’homme, fort peu émue, et des religieux et magistrats à différents niveaux) face à un crime à responsabilité collective, que la sagesse conseille d’oublier au plus tôt, effort d’oubli que l’intervention du réalisateur perturbe gravement. Cette intervention discrète mais permanente, inévitablement, fait donc partie du scénario », bien qu’elle ne se manifeste que dans les discours et les regards des villageois – et dans quelques questions audibles. Une magnifique image illustre ces déchirements : la mère d’Amina, enfermée dans sa burka, tient des propos très durs sur sa fille ;et comme on lui demande si celle-ci lui ressemble, elle affirme que non… et relève son masque pour révéler son visage à la caméra. Primé par le Jury Œcuménique : « Celui qui est sans péché, qu’il jette en premier la pierre sur elle. » 

Hamishe Baraye Azadi Dir Ast (It’s Always Late for Freedom/La liberté vient toujours tard) de Mehrdad OUSKOUEI, Iran 206 (Beta SP, couleur, 53 min.) 

Résumé – Le film s’ouvre sur une séance de télévision de la coupe du monde de football (2006), les jeunes spectateurs assis sur des tapis. Il s’agit d’une prison pour mineurs en Iran, qui sera le décor permanent du film, avec quelques aérations dans le jardin ou par une fenêtre sur la rue. Dans cet établissement propre, spacieux, confrtable – si ! si ! – coexistent une douzaine, ou guère plus, d’adolescents enfermés pour des séjours de quelques semaines en général (surtout pour affaires de drogue). L’un d’entre eux est ici pour obéir à sa maman. Visites des familles, les mamans, dans une pièce qui rappelle la salle d’attente d’un médecin ;présence d’un jeune mollah sympathique ;gardiens qui sont plutôt des surveillants généraux. Ces jeunes polis, sages, réfléchis, souffrent de leur isolement, certains pleurent après leur maman. Tout de même, un échange de coups de pieds, une crise de manque. 

Commentaire – Le seul problème que j’ai avec ce film : je n’y crois pas une minute ! Le réalisateur a confirmé qu’il s’agit d’un établissement normal ». Pas question ! Soit c’est une fabrication de propagande, soit c’est une prison pour fils de notables, ou en tous cas un établissement exemplaire, exceptionnel, dont il aurait fallu expliquer la raison d’exister. Je ne saurai jamais la vérité, bien sûr… mais voyez Juizo (Behave), un peu plus loin, et vous me comprendrez. 

Verden i Danmark (The World in Denmark/Le monde au Danemark) de Max KESTNER, Danemark 2007 (35 mm, couleur, 40 min.) 

Résumé – Trois types d’images pour construire un panorama de la société danoise et de son devenir : des photos presque fixes de gens (un, deux, trois selon les cas) quelconques (un boucher, deux retraités, des touristes, un conducteur de tram, une médecine etc.) qui se succèdent devant un grand panneau de papier quadrillé ;des kaléidoscopes tourbillonnants d’images découpées et ré-assemblées en vrac, esquissant chacun une vie, des vies de toutes sortes ;et des séquences brèves, calmes, évoquant des rêves de gens de toutes sortes – rêves du sommeil racontés en monologue, ou rêves éveillés construits par dialogue avec un vendeur de rêves (de voiture, de vacances, de maison, de boulot…). L’on passe d’un type d’image à un autre, en boucle. 

Commentaire – Cela se veut audacieux, novateur, et pas – mais alors, pas ! – didactique ni prescriptif. Il faut être beaucoup plus malin que moi pour y trouver du sens, ou simplement de l’intérêt. J’ai apprécié les photos fixes, parce qu’elles sont faites pour être drôles, et ça me va. J’étais persuadé que ce film avait reçu un prix (comme je suis féroce !) mais c’est une erreur, j’ai vérifié. 

Surya (Surya, from Eloquence to Dawn/Surya, de l’éloquence à l’aube) de Laurent VAN LANCKER, Belgique 2006 (35 mm, couleur, 76 min.)

Résumé – Un conte est lancé par une conteuse au bord de la Mer du Nord, repris à sa façon et poursuivi par une conteuse tzigane en Slovakie, puis par un chanteur sur le Bosphore. Viennent ensuite un conteur de café à Damas, un Pakistanais devant son panneau d’images sur une place de foire, une conteuse et ses musiciens dans des rochers du côté de Bénarès, et encore le Népal d’autobus en autobus, le Tibet, des rappeurs au pied des gratte-ciels de Shanghaï, enfin une danseuse au Vietnam. Entre ces étapes, évocations onirisées des longs et complexes déplacements, par les moyens locaux, effectués par le couple des cinéastes. 

Commentaire –Un enchantement du début à la fin. Assister au déroulement de ce « cadavre exquis » qui réunit dans un même jeu cultures et peuples depuis la mer du Nord jusqu’à celle de Chine est un plaisir des yeux, des oreilles et du cœur. Les styles des conteurs se renouvellent sans cesse, leur joie de conter est communicative, la délectation du cinéaste à nous faire goûter ses trouvailles et son amour pour ses personnages nous sont transmises par des images et des sons chauds de vie. Bien sûr, ce n’est pas un documentaire, et bien que constituant le meilleur moment de ce festival, il ne pouvait être primé… 

How to Save a Fish from Drowning (Comment empêcher un poisson de se noyer) de Kelly NEAL, Royaume Uni 2007 (Beta DIGITAL, couleur, 13 min.) 

Résumé – Sur un étang glacé du nord Dakota, une cahute cache un joyeux trio de gros vieux occupés à vider un frigidaire. Ils attendent que, sous le trou fait dans la glace auprès du tabouret, un poisson se prenne à l’hameçon. Pendant ce temps, ces dames au village jouent au loto. Le moment venu, la voiture tire la cahute vers un autre point de pêche. C’est tout ce qu’il reste à faire dans ce coin de campagne déserté par les actifs, depuis que de grandes sociétés ont acquis les terres agricoles dont on voit à perte de vue l’immensité, exploitées semble-t-il sans besoin d’aucune présence humaine. 

Commentaire – Un petit film guilleret et plein d’humour. On sent que la jeune réalisatrice est plus que bienvenue, grâce au courant d’air frais qu’elle apporte à ce quotidien monotone (il est vrai qu’elle chasse sur ses terres, chez ses grands parents). Très propret, mais guère plus qu’anecdotique, malgré quelques références à la mondialisation, tant il est vrai depuis toujours que l’on vieillit et que les temps changent… 

Juizo (Behave/Jugement) de Maria Augusta FREIRE de CARVALHO RAMOS, Brésil 2007 (35 mm, couleur, 80 min.) Prix de la FIPRESCI

Résumé – Dans un tribunal pour enfants, Rio de Janeiro, les jeunes prévenus défilent devant la juge. Ils sont là pour des affaires de drogue, de vols, de violence. Dans la prison attenante, les adolescents attendent leur moment de passer en jugement, ou purgent leur peine. Quelques étapes de ce parcours : entrée dans l’établissement (déshabillage, fouille), transports (cages grillagées dans le véhicule), repas dans le réfectoire – tête baissée : la tension monte chez le personnel pénitentiaire, stressé en permanence, quand les détenus se retrouvent nombreux comme en cette occasion. Au tribunal, face à face entre les professionnels – juge, auxiliaires, avocats – et les amateurs – jeunes effarés, comme leurs parents quand ils sont là. -Quelques images sur le milieu extérieur – où et comment ils vivent hors de la prison – remplacent un cauchemar par un autre.

Commentaire – La réalisatrice explique comment elle s’y est prise pour contourner l’interdiction prévalant au Brésil de montrer les visages de prévenus mineurs. Elle a filmé les séances de tribunal en direct, caméra le plus possible dans le dos des prévenus, mais a fait jouer les scènes de face par d’autres jeunes d’apparence conforme, et originaires du même milieu – plusieurs avaient déjà fréquenté le même tribunal et la même prison, d’ailleurs ! Le film doit beaucoup de son intérêt à la personnalité étonnante de la juge (on pense bien sûr à 10° Chambre de Depardon), attentive au cas et à son contexte, respectueuse, ne perdant aucune occasion de faire la leçon à ces jeunes gens – rappelés à leur responsabilité, souvent à la stupidité de leurs actes… et l’on sent qu’ils n’ont jamais entendu un tel discours – tout en assumant sans fard son rôle de gardien de la loi et son droit à juger. Les avocats aussi tiennent leur rôle sans caricature, et ce tribunal fonctionne de façon décente, sous la pression effrayante « au suivant ! » du temps qui presse et du manque de moyens, dans un système dont la vacuité ne laisse percer aucune lueur d’espoir. Prix de la FIPRESCI : « Pour une brillante description du cercle vicieux d’un système judiciaire, au moyen d’un language cinématographique aussi frais qu’approprié ». 

Moujarad Raiha (Merely a Smell/Rien qu’une odeur) de Maher Abi SAMRA, Liban 2007 (Beta SP, N&B, 10 min.) Colombe d’Or du court métrage. 

Résumé – Cinq brèves séquences : un bateau au large de Beyrouth ; des hommes fouillent les décombres d’un bombardement pour y retrouver des restes humains ;un véhicule parcourt un champ de ruines urbaines dans la nuit ; l’on charge des cercueils sur une camionnette ;et le bateau à nouveau. La traduction du carton explicatif initial et des quelques sous-titres (l’original est en langue arabe) tombant largement au dehors de l’écran, une partie de ces images restera cryptée. 

Commentaire – Sur ces cinq séquences, seule la seconde est mémorable, mais elle l’est. Les images bouleversantes de ces quelques hommes, masques sur les visages pour cause de puanteur, qui remuent lentement les gravats sous leurs pieds, au milieu desquels gisent leurs proches – dans un silence brisé seulement par des bourdonnements de mouches, un long cri d’enfant, et le passage d’un hélicoptère -– et l’accent ainsi mis sur la vie des vivants lorsque la mort règne, ont valu à ce micro-film la Colombe d’Or du court métrage : « Cinq prises de vue – une dédicace – le reste dans votre imagination ». Le journal de Leipzig revendicait de n’avoir rien compris à un tel choix. 

Doel Leeft (Doel is Alive/Doel est vivant) de Tom FASSAERT, Belgique 2006 (Beta DIGITAL, B&N, 35 min.) Mention du Jury international (courts). 

Résumé – Doel, commune de la banlieue d’Anvers, perd sa population et son futur depuis qu’existe le projet d’utiliser son site pour agrandir le port. Mais cette menace a déjà vingt ans, et rien d’urgent ne se profile. Dans ce no man’s land « spatial et temporel », les rues et les maisons sont toujours là, personne ne s’est donné le mal de casser, mais toujours plus désertes… On fréquentera un petit groupe d’habitants – des vieux, bien sûr : entre autres, quelques amies qui épluchent des crevettes en bavardant du passé et du futur, ou vont soigner leurs poules et leurs endives ;un curé délabré, à moitié fou – son sermon d’apocalypse nucléaire, écologique et sexuelle aurait pu être imaginé par le Jules Romain des Copains ! – qui se sait condamné et ne verra pas la fin du tournage. Sur un mur nu à l’entrée du bourg, des tags belliqueux mais délavés montrent que Doel a protesté contre son sort, mais il y a bien longtemps…

 Commentaire – Un joli moment de nostalgie en noir et blanc, qui rejoint dans le même sac le lac glacé du Dakota (voir ci-dessus ‘How to save a fish…’). Certains ont bien aimé : mention honorable du Jury international (courts) « De vieilles gens se rebiffent et en vivent plus vieux ! »

Nu te supara, dar… (Don’t get me wrong/Comprenez-moi bien…) de Adina PINTILIE, Roumanie 2007 (Beta SP, couleur, 50 min.) Colombe d’Or du festival de Leipzig (longs) 

Résumé –Un homme et range et dérange des cailloux à longueur de journée ;deux autres sillonnent la cour en une dispute éternelle, l’un convaincu qu’il peut sauver le monde en arrêtant la pluie, l’autre que Dieu n’a rien à lui refuser ;un quatrième enveloppe de son sourire béat et de ses gestes doux des patients à l’esprit encore plus sommaire que lui, bébés nus dans leurs couches, pour les préparer à leur bain. Nous sommes dans un établissement psychiatrique roumain, où nous tournons d’un cas à l’autre comme un poisson dans son bocal, jusqu’à ce qu’il se mette à pleuvoir. 

Commentaire – Fallait-il filmer ? C’est la dignité humaine qui est en jeu… jeu ? Ce film fut le seul à susciter sifflets contre bravos et vive controverse au moment des commentaires. C’est un mérite… est-ce toujours un mérite ? La réalisatrice expliqua qu’allée là-bas tourner son film de fin d’études, elle eut l’autorisation du directeur de filmer ce qu’elle voulait dans son établissement ;qu’après deux ou trois jours, elle eut repéré le type aux cailloux, puis les deux schizophrènes, enfin le gentil soigneur ;et qu’elle resta encore quatre jours pour les prises de vue. Ce film a reçu le grand prix du festival – la Colombe d’Or : « Nous pouvons nous reconnaître nous-mêmes et nos vies dans les répétitions de ces personnes. En huit jours et du haut de ses 27 ans, Adina Elena Pintilie a su trouver l’espoir enfoui dans la désespérance. » Ceux qui l’aimèrent ont loué le respect et l’amour manifestés par ses images envers ces hommes démunis, ont souligné l’importance d’en affirmer l’humanité surtout dans le contexte roumain dont on a trop vu jusqu’où il peut aller dans le rejet des infirmes, ont défendu le droit et le devoir du cinéaste de filmer et montrer. Ceux qui le critiquèrent ont condamné le désir irrépressible de montrer ce qui ne l’a jamais encore été, l’irresponsabilité de filmer sans avoir fait l’effort de comprendre et de montrer sans faire l’effort d’expliquer, le parallèle écoeurant avec un visiteur de zoo ému devant des bêtes qui ressemblent à des hommes, et rappelé combien la bienveillance imbécile peut faire de dégâts. 

L’Avocat de la Terreur (Terror’s Advocate) de Barbet SCHROEDER, France 2007 (35 mm, couleur, 135 min.) 

Résumé – Sujet : le personnage de Jacques Vergès. Dans une première partie, lui surtout s’exprime, et raconte comment, fils de colonisé, il s’est engagé au barreau contre le colonialisme français en Algérie, puis pour le mouvement de libération palestinien. Puis il disparut (années 1970) : on sait aujourd’hui à peu près qu’il était toujours là, mais on sait mal ce qu’il faisait. Ensuite, Schroeder dresse un panorama du terrorisme international – Fraction Armée Rouge, Carlos, etc. -– dans lequel Vergès devient un témoin parmi d’autres. Enfin sont évoqués des noms célèbres qu’il a défendus : Pol Pot dont il revendique l’amitié (Celui qui n’a jamais péché, qu’il lance la première pierre !), Barbie, Milosevic, et autres chérubins. 

Commentaire – Dans le contexte d’un festival du documentaire – la plupart du temps, films à petits moyens, souvent tout petits -– celui-ci impressionne par son coût évident : par exemple, travail de recherche dans les archives, la mobilisation des documents (passionnants) utilisés, recherche et rencontre des témoins interviewés, etc. Il impressionne aussi, bien sûr, par la force de ses images, par la personnalité de Vergès, par la gravité des faits dont il est question. On ne s’y ennuie pas ! Mais qu’en retient-on ? Comment Vergès est-il passé de sa position de militant anti-impérialiste, celui qui défendit et épousa Djamila Bouhired, à celle d’histrion du prétoire ? Au moment de ce virage, nous quittons Vergès (on laisse entendre que défendre des Palestiniens était devenu une routine qui l’ennuyait) pour survoler des faits et acteurs du terrorisme, d’où il apparaît que ce milieu est complexe, que les nazis y côtoient des révolutionnaires, que certains ne sont peut-être que des voyous, que d’autres, sincèrement, « se rangent des voitures »… Faire du pipeul avec des tueurs plutôt que des princesses, ce n’est pas mieux. 

Maria de Wiktor ASLJUK, Bielorussie 2007 (Beta SP, couleur, 19 min.) 

Résumé – Une paysanne d’âge moyen livre son lait au camion de ramassage, vaque aux travaux de la ferme, médite dans sa cuisine devant une fenêtre vide… Passent sa fille et son bébé, passe un homme sans importance, elle médite dans sa cuisine devant la fenêtre vide… Retour en arrière, vieilles images de télé : elle a été, toute jeune, « meilleure paysanne de l’année », estrade, médailles et journalistes. 

Commentaire – Sic gloria transit. Seul intérêt du film : je n’aurais pas cru, ni vous non plus je pense, que ce genre de récompense au plus stakhanovien ait pu avoir (au moins dans l’esprit de monsieur Asljuk) l’effet et les conséquences de la starisation.

 
La Mère (The Mother) de Antoine CATTIN et Pawel KOSTOMAROV, Suisse +France +Russie 2007 (Beta DIGITAL, couleur, 80 min.) Prix de la MDR. 

Résumé – « Mon rêve a toujours été d’avoir des enfants. » Elle n’est pas à plaindre, et ne se plaint pas : elle en a neuf, elle les adore, ils semblent heureux ensemble et avec elle. Leur père qui la cognait a été viré ;leur pauvreté ne semble pas les affecter. La mère se bat avec une grande énergie pour survivre, elle participe à la vie sociale de son pauvre village : réunions du syndicat paysan, séance de bal – oh, ces grosses mémères qui se trémoussent aux bras de leurs gros soulards, et rient à grandes bouches, édentées par trop de grossesses décalcifiantes ! A l’occasion, elle reçoit dans son lit un monsieur (qu’il faudra ensuite chasser), elle court après le train qui emporte son fils au service militaire ;elle associe son aînée à ses travaux – et celle-ci, enceinte puis accouchée, accueille d’un rire encore denté son premier enfant, et la promesse d’une vie semblable à sa mère. Laquelle, accusant quand même parfois la fatigue de tant de peines et travaux, avoue pour finir qu’elle se sait cancéreuse, au bout de son chemin. 

Commentaire – Quelle femme ! On ne la verra jamais cesser de sourire. On peut trouver que des films russes montrant des hommes inutiles ou nuisibles, perdus dans la vodka, la sieste, et l’autodérision, et des femmes admirables portant le pays sur leurs épaules, on en a déjà vus. Dans celui-ci, les propos de Lyuba bénéficient d’une spontanéité qu’a permise sa longue familiarité avec Cattin et Kostomarov. Mais rien de bien neuf donc, et des faiblesses de montage qui rendent incompréhensibles certains épisodes – on voit un gendre partir en prison et c’est un fils qu’on y retrouve… Prix de la MDR (Radio centre-allemande) du film Est-européen : … Caméra et montage nous ramènent sans cesse à ce maëlström d’évenements et de coups du sort. Certaines images nous hanteront longtemps, comme celle du gamin tirant un traineau dans la boue de l’étable. Mais nous n’en conservons pas un sentiment de malaise, au contraire : nous rêvons et nous espérons avec Liouba et sa famille exubérante. »

Pierwszy dzien (The First day/Le premier jour) de Marcin SAUTER, Pologne 2007 (Beta SP, couleur, 20 min.) 

Résumé – Dans un paysage de canaux, roseaux, lacs et cabannes, fait pour pêcher et chasser, un bateau va de hameau en hameau recueillir les enfants à scolariser. Puis c’est la traversée vers l’école-internat, où ils passeront le trimestre. Malgré l’enthousiasme salarié des responsables qui les accueillent et la fête solennelle de la rentrée des classes, les enfants font grise mine et s’enfuient en rêve vers leur liberté passée. La première heure de classe, consacrée à chanter la belle Russie et son chef génial, paraît bien mériter cette méfiance… 

Commentaire – Le contraste entre la joie des gosses en milieu familial et leur tristesse en milieu scolaire est un effet facile, et une idée sommaire. Mais les magnifiques images, quasi immobiles, par lesquellles on pénètre paisiblement dans un monde semi-sauvage, la sensation de liberté que donnent ces grands espaces d’eau, terre et ciel mêlés, où les maisons précaires et rares soulignent la fragilité de la présence humaine, sont des moments de plaisir à savourer. Point d’interrogation : est-il possible que cette heure de classe ahurissante, où les enfants apprennent tout ce qu’ils doivent à monsieur Poutine, soit un document, et non une caricature ? 

Matka (Travelling/Migrateurs ) de Anastasia LAPSUI et Markku LEHMUSKALLIO, Finlande 2007 (Beta DIGITAL, couleur et N&B, 78 min.) 

Résumé – Au nord de la Sibérie (mais y-a-t’-il un sud ?) sont les Nenets, peuple de la toundra qui vit des rennes et suit leurs migrations. On les voit pêcher, surveiller leur troupeau, tuer un renne pour la peau et la chair, fabriquer les objets du quotidien, bavarder autour du repas, préparer la migration, transhumer dans de grands paysages blancs… Il faut tout de même se rendre en ville pour l’examen médical de l’aïeule faiblarde, qui meurt néanmoins. Alors, retour au pays gelé et à ses rites funéraires autour de tombeaux pas comme chez nous. 

Commentaire – Anastasia Lapsui est Nenet elle-même, le film se déroule chez les siens, en toute confiance et facilité par conséquent. Beau document anthropographique, aux images et sons très soignés – mais le cinquième réalisé par ce duo sur ce peuple, et c’est sans doute pourquoi, malgré son évidente qualité, il ne pouvait être encore une fois primé après tant de récompenses déjà sur des produits assez voisins. Après la séance, Anastasia, chaman de son état, a étendu sur l’audience, comme une couverture protectrice, un chant de bon voyage qui, en ce qui me concerne, a fonctionné – la preuve ! 

Their Helicopter (Leur hélicoptère) de Salomé JASHI, Géorgie 2006 (Beta SP, couleur, 22 min.) 

Résumé – Des vaches sont traites, images coupées par un ovale métallique qui fait penser au rebord supérieur d’un bidon de lait… La caméra reculant révèle les vaches dans le pré, et l’ovale est un hublot au flanc d’un hélicoptère fracassé au sol. La famille qui vit là, en haute vallée montagnarde, loin de toute autre trace du monde moderne, a peu à peu colonisé la carcasse pour les jeux des enfants et la niche du chien, mais sans en épuiser toutes les ressources. Le père s’affaire à acheminer un tuyau d’eau jusqu’à la carlingue, dont on pourra alors faire une étable. 

Commentaire – C’est guilleret, toute la famille semble de bonne humeur, son chien aussi, et l’hélicoptère n’a rien de dramatique une fois qu’on sait (après la projection, cependant) que ce n’est pas une épave tchétchène qu’il a fallu vider de ses cadavres, mais un transport de fromages dont les pilotes vont bien, merci. Plus que ça, je ne vois pas quoi dire. 

Lucie et Maintenant de Nicolas HUMBERT, Simone FÜRBRINGEN et Werner PENZEL, Suisse +France +Allemagne 2007 (35 mm, couleur, 86 min.) 

Résumé – Saviez-vous qu’en 1982, Julio Cortazar et sa compagne la poétesse canadienne Coral Dunlop entreprirent de parcourir l’autoroute A7 pour la dernière fois, de Paris à Marseille ? Ils se savaient tous deux malades sans espoir. Leur règle : s’arrêter visiter toutes les aires de l’autoroute, et camper pour la nuit dans une aire sur deux. Ils eurent trente trois jours de voyage, en firent un livre (Les autonautes de la cosmoroute ou un voyage intemporel, Paris-Marseille, Gallimard 1983), et moururent dans l’année. Après ce rappel en début de film, nous apprenons que ce voyage va être à nouveau parcouru par un jeune homme et une jeune femme, et une petite équipe de cinéma. Après quoi, nous voyons en effet des aires de repos, des lignes blanches continues ou discontinues, des voitures et camions, des stations d’esssence, des prairies pour les crottes des chiens ou la détente des enfants, des passagers et conducteurs quelques instants à pieds, des ombrages de parking et, au delà des limites de l’aire, de vrais prés et de vrais bois. Sur fond de bruits de moteurs ou de roulement de pneus, nous entendons notre voyageuse tenir son journal, ou la voyons l’écrire, et contempler pensive ce qui est sous ses yeux, parfois son compagnon. 

Commentaire – L’intérêt du film s’arrête à la mort de Cortazar, après cinq minutes. Le vide prétentieux des réflexions de la voyageuse à propos des grillages qui bornent l’autoroute, ou tout autre sujet propre à l’excitation poétique et méditative, forme un ronron qui berce soporifiquement la contemplation de kilomètres d’asphalte défilant sous le nez de la caméra.

 He Fengming (Fengming, a Chinese Memoir/Fengming, une mémoire chinoise) de Wang BING, Chine 2007 (Beta DIGITAL, couleur, 186 min.) Hors compétition 

Résumé – Dans un salon étriqué, rempli de photos et bricoles accrochées aux murs, et d’étagères portant livres et souvenirs, une vieille dame chinoise dans son fauteuil raconte sa vie pendant trois heures. Brillante élève, elle a fait des études qu’elle interrompt en 1949 par enthousiasme pour la Révolution chinoise. Elle entre au Parti et dans un journal où elle connaîtra son mari, autre intellectuel. A la suite d’articles parus à l’époque du Grand Bond en avant, il est harcelé par ses pairs, puis par le parti. Elle le soutient et se trouve attaquée à son tour. Déportés tous les deux dans des camps éloignés l’un de l’autre, elle survit, lui meurt au cours de la grande famine qui a ravagé la Chine. Libérée, elle est à nouveau attaquée comme « fille de propriétaire » lors de la Révolution culturelle, et déportée ainsi que son fils aîné. Elle en est encore sortie, et a fini par obtenir, récemment, la réhabilitation de son mari. 

Commentaire – La narratrice est cadrée en plan fixe presque constamment, la lumière changeant lentement au long de la journée jusqu’au passage à l’électricité le soir. Ce ne sont donc pas les virtuosités de la caméra ni de la bande son qui donnent sa valeur à ce témoignage d’une personne qui fait penser à des millions d’autres, aux vies de tout un peuple. On écoute Fengming parler comme on lirait un livre. Pourquoi filmer, alors ? Pour la « présence » étonnante de cette femme, dont le courage et la dignité subjuguent, comme le fait par moments, bouleversante sur ce visage presque toujours impassible, la trace d’une émotion devenue soudain trop vive.

Jacques Vercueil

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