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REGARDER avec HONG SANG SOO Juste sous vos yeux (In front of your face, 2021)

Le Beau est d'abord ce qui désoriente. » Julien Gracq, Nœuds de vie.

Je ne connaissais pas Hong Sang-Soo, réalisateur coréen né à Séoul en 1960, avant d'aller voir Juste sous vos yeux et de le choisir pour la séance de rentrée d'octobre 2022 du groupe ProFil à Lyon.

Mais j'ai senti, en regardant ce film, que j'avais besoin de le revoir pour approfondir l'univers d'un auteur aussi subtil que magistral dans sa façon de mimer l'aléatoire du réel et faire sentir l'incommunicable entre les êtres.

La librairie du Premier film à l'Institut Lumière m'a fourni un livre en deux tomes sur l'auteur, Les Variations Hong Sang Soo, je suis retournée voir Juste sous vos yeux, et j'ai regardé d'autres films antérieurs de lui en DVD. Mon préféré parmi ces derniers étant pour l'instant Hotel by the river au somptueux noir et blanc...

Sa filmographie comporte une trentaine de longs-métrages tant de fois primés, notamment à Berlin.

Citons le premier Le Jour où le cochon est tombé dans le puits (1996), et le dernier, dont la sortie en France est prévue pour janvier 2023 : La Romancière, le film et le heureux hasard, Grand Prix du Jury à la Berlinale 2022.

 

Sa méthode de travail, très personnelle, sa société de production, Jaewonsa, et son implication dans son œuvre lui permettent de sortir au moins un film par an.

Les acteurs, peu payés, sortent grandis de ces tournages intenses d'une semaine où le dialogue, écrit le matin même par le réalisateur, est répété entre eux puis avec lui avant les prises, souvent de longs plans séquences facilités par le numérique où la caméra tourne jusqu'à ce que l'impondérable surgisse...ce qui requiert de la part des interprètes à la fois expérience et endurance (surtout qu'autrefois le tournage était fortement alcoolisé, alors qu'aujourd'hui on ferait semblant de boire!), afin de mieux lâcher prise.

Et le hasard fait dévier le récit et infléchit, après un premier montage dans la foulée, la suite du film, que l'auteur lui-même dit ignorer.

Se laisser porter ainsi exige une grande maîtrise de ses moyens à la fois techniques et artistiques comme une équipe réduite mais soudée, faisant corps autour du créateur.

Hong Sang-Soo construit ses personnages à partir des acteurs choisis après les avoir observés et discuté avec eux, puis revêtus de leurs propres vêtements sélectionnés en fonction de la saison à partir des photos prises au préalable par l'assistant dans leur garde-robe : travailler sur la pâte humaine...

Le tout tourné avec des caméras prêtées par Sony mais plus ou moins adaptées au cinéma, alors le directeur photo se débrouille !

Le maître fait tout : le montage la musique l'affiche la promotion dans les Festivals...

Pas seulement dans le but d'alléger les coûts pour ne pas dépendre des producteurs, rester libre, mais pour maîtriser son œuvre de bout en bout.

Ses films montrent des personnages en quête d'eux-mêmes, aux rapports amoureux et affectifs compliqués, pris entre leur « coréanité » et l'occident.

Des personnages proches de lui, actrice ou alter ego comme le personnage du réalisateur, souvent joué par Kwon Hae-Hyo dans les derniers films comme c'est le cas dans Juste sous vos yeux ou La Romancière.

On ne parle bien que de ce qu'on connaît : la récurrence de personnages appartenant à l'univers cinématographique nous permet d'entretenir avec l'univers du cinéaste une relation « feuilletonnant » (Jérôme BARON, directeur artistique du Festival des Trois continents à Nantes) et si le cinéma dédouble le réel pour mieux l'interpréter, ici cela va jusqu'à une mise en abîme sans complaisance mais intensément émouvante, où le créateur se met en scène avec autodérision dans l'histoire : doutes, engouements, hésitations...

 

Les personnages féminins s'affirment au cours de l’œuvre, de moins en moins crue et de plus en plus délicate à mesure que son auteur mûrit, comme c'est le cas ici avec le personnage de Sangok, actrice à la beauté intemporelle de retour à Séoul après des années aux États-Unis pour retrouver sa ville, sa famille, son quartier et peut-être le bonheur de tourner à nouveau comme le lui demandent des jeunes gens rencontrés dans un parc puis le lui propose un séduisant réalisateur plus jeune qu'elle.

Remonter le temps...

On la suit lentement, décontenancée par tous ces trajets dont nous ne percevons pas d'emblée le sens, car Hong Sang-Soo responsabilise son spectateur en ne lui livrant que des signes ténus : un malaise physique, une évanescence, une voix interne témoignant d'une vie spirituelle, sans jamais prendre le pouvoir ni asséner quoi que ce soit.

 

L'actrice livrera sa vérité au réalisateur qui l'admire : elle n'a plus que cinq mois à vivre, et entend bien jouir de la beauté du monde d'ici là, car depuis sa jeunesse suicidaire, elle a appris à la voir, « juste sous vos yeux », même dans « le visage noir de crasse d'un travailleur. » (On pense à certaines photos en noir et blanc de mineurs de fond gallois...)

« Toutes les choses devant mes yeux sont une bénédiction […] seul le moment présent est le paradis. » confie-t-elle au réalisateur embarrassé par cet aveu de finitude assumé et qui ne trouve qu'un stéréotype à lui opposer : « Chienne de vie ! » – signe pour Hong Sang-Soo de l'incommunicabilité entre les êtres.

Lui qui était dans la légèreté de l’Éros se retrouve soudain face à la gravité de Thanatos...et il ne sait plus quoi dire.

«La seule façon de changer les choses c'est de tout regarder à nouveau très longtemps» fait dire Hong Sang-Soo à Isabelle Huppert dans In Another country (2012) : Sangok va regarder sa ville natale et ses habitants avec les yeux de qui sait, et sent dans sa chair à quel point la vie est éphémère, nous laissant à la fois dans le désarroi et la certitude réconfortante que l'être humain peut triompher de la déréliction par la force intérieure que procure la beauté de l'art et du monde et le lien avec une instance supérieure.

Les deux plans séquence nuancés par des panoramiques et des zooms du film : celui des deux sœurs buvant leur café du matin devant le paysage fluvial très verdoyant et ouvert – et celui du bar de l'après-midi avec le réalisateur : autre intimité, plus érotique cette fois – permettent en effet de mettre juste sous [nos] yeux un réel jamais acquis, fait de signes ténus, où aucune identification ne s'impose via les gros plans, préservant le secret des personnages comme dans la réalité.

« Tout est possible dans un plan de Hong Sang-Soo : cette conscience que nous avons toujours que tout peut arriver nous place dans un état de vigilance et d'inquiétude constant, et constamment renouvelé, qui empêche précisément toute certitude, toute affirmation univoque. Les relations entre les personnages évoluent, se déplacent, pour être parfois brusquement bouleversées, et tout cela en une seule prise. »

         Jean-Charles VILLATA, Ce qu'il advient (Morale du plan long)

 

Le cinéma d'auteur se mérite : prenons le temps de le regarder.

« Non pas raconter pour clarifier le sens mais pour faire autrement l'expérience du non-sens, de la complexité des émotions, de la confusion, de l'oubli, de la tentative désespérée d'y comprendre quelque chose, de savoir quelle décision prendre, où est le désir. Pour parvenir à un tel objectif, le film doit passer par un jeu d'égarement du spectateur, déconstruisant ses certitudes, son désir de maîtrise, son attente insatiable de solutions définitives pour le laisser, épuisé et pas si heureux que ça, voire assez inquiet finalement, mais pris d'une douceur mélancolique très singulière de se redécouvrir si humain. »

        Frédéric SABOURAUD, « Hong Sang-Soo ou le temps introuvé »

 

Avec Juste sous vos yeux j'ai un peu mieux appris à regarder : un couple un peu ivre, flageolant, de dos, sous la pluie de fin d'après-midi dans une ruelle, image d'amours contingentes et éphémères contre doigt d'une sœur timidement tendu vers la main de sa cadette endormie, en train de faire « un bon rêve », en témoignage non intrusif d'affection retrouvée... doigt délicat et féminin inverse de l'index impérieux du Dieu de la Sixtine vers sa créature.

Lee Hye-Young a obtenu un prix dans son pays pour son interprétation de l'actrice Sangok imaginée par Hong Sang-Soo : avec elle, corps et âme, dans son petit imperméable gris clair à la Bogart, j'ai vu la grâce.

F. de Tienda

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